Le réacteur numéro 1, non concerné par l’accident à la centrale nucléaire américaine de Three Mile Island, a été remis en service en 1985 et doit être définitivement arrêté le 30 septembre 2019.

Three Mile Island hantée par les vieux démons nucléaires

MIDDLETOWN — «Il est temps de la fermer» : 40 ans après le pire accident nucléaire de l’histoire des États-Unis, nombreux sont ceux autour de la centrale de Three Mile Island, en Pennsylvanie, qui attendent avec impatience, malgré les centaines d’emplois menacés, l’arrêt annoncé du réacteur toujours en activité.

John Garver avait 40 ans, le 28 mars 1979, quand la défaillance d’un mécanisme de refroidissement de la centrale nucléaire de Three Mile Island (TMI) a entraîné la fusion partielle du réacteur numéro 2. L’ancien commerçant en a désormais le double, mais il se souvient encore du «goût métallique» dans la bouche et de «l’odeur» inhabituelle qui flottait ce soir-là dans cette région vallonnée de la côte Est américaine.

«On a évacué pendant deux jours. Une fois rentrés, on nous a demandé de rester chez nous, de fermer les volets et la porte. Comme si ça pouvait arrêter les radiations», raconte-t-il avec un rire aussi jaune que les bottes de protection chaussées par le président Jimmy Carter lorsqu’il est venu sur place rassurer la population.

Depuis la guérite du club nautique dont il s’occupe à Middletown, au bord de la rivière Susquehanna, le vieil homme, la tête couverte d’un bonnet de marin rouge défraîchi, contemple avec rancœur les tours de refroidissement qui crachent inlassablement leur vapeur, quelques centaines de mètres plus loin, dans un ciel sans nuage.

«J’étais opposé à cette centrale depuis le début, j’y suis opposé aujourd’hui et j’espère la voir fermer de mon vivant», soupire-t-il. «Ce vœu sera peut-être exaucé».

Impact économique

Exelon Generation, propriétaire de la centrale, a annoncé sa fermeture au 30 septembre 2019, faute de rentabilité. Mais des élus de Pennsylvanie, dont environ 40 % de l’électricité provient de l’énergie nucléaire, comptent faire adopter un large plan de sauvetage au nom de la lutte contre les émissions de CO2 et des centaines d’emplois en jeu.

À 58 ans, Frank Waple, opérateur en chef de la salle de commande, n’a jamais travaillé ailleurs qu’à la centrale de TMI. À l’entendre, sa fermeture aurait un «impact conséquent sur l’économie» des petites villes voisines comme Middletown, où fleurissent çà et là dans les jardins des pancartes «Nuclear powers Pennsylvania» (le nucléaire alimente la Pennsylvanie).

«Le canton touche un gros paquet d’impôts de la centrale, qui distribue aussi de l’argent aux centres pour personnes âgées, aux associations jeunesse, aux bibliothèques, aux pompiers...», souligne le quinquagénaire, inquiet de voir Middletown redevenir la «ville fantôme» qu’elle était autrefois.

L’arrêt définitif du réacteur numéro 1 sonnerait à coup sûr sa fin de carrière — «à presque 60 ans, pas facile de rebondir dans ce métier» —, mais pour son jeune collègue Nathan Grove, la retraite n’est pas une option.

«Je suis un père célibataire. Ce serait donc difficile pour moi d’aller travailler ailleurs. Je ne peux pas m’éloigner de ma fille, elle est tout pour moi», témoigne cet électricien de 37 ans en contenant tant bien que mal ses émotions.

Alors, il a décidé de «se battre» pour «faire comprendre aux gens» les avantages du nucléaire, «l’un des meilleurs moyens de maintenir la pureté de l’air».

Un raisonnement que le grand public américain «commence à entendre», selon lui, malgré la «mauvaise image» de l’industrie nucléaire dans le pays, notamment depuis l’accident de TMI.

«Industrie déclinante» 

À quelques kilomètres en aval de la rivière, dans la capitale de Pennsylvanie, Harrisburg, Eric Epstein balaie net l’argument social. Une «fable», pour le président du groupe de surveillance TMI Alert qui assure sous sa casquette Batman que «la plupart des employés» de la centrale «seront transférés» sur d’autres sites gérés par Exelon.

Face à l’imposant Capitole de l’État, au sein duquel se décidera dans les prochaines semaines l’avenir de la centrale de TMI, le militant estime que «ça n’a aucun sens de vouloir continuer à sauvegarder une industrie déclinante».

«Le monde change, la vie continue», poursuit-il avec emphase. «C’est une centrale vieillissante, qui ne peut pas rivaliser [économiquement]. Il est temps de la fermer et d’aller de l’avant».

Au club nautique de Middletown, John Garver aimerait lui aussi pouvoir tourner pour de bon la page de l’accident, qu’il soupçonne d’être à l’origine du cancer qui a emporté sa tante. «Qui sait?» s’interroge le retraité.

Mais au milieu des lignes à haute tension et des immenses cheminées de béton, cette sombre soirée du 28 mars 1979 semble le poursuivre.

Lorsqu’il est rentré chez lui en début de semaine, la télévision diffusait Le Syndrome chinois, film catastrophe sur un accident nucléaire dans une centrale américaine sorti, triste coïncidence, quelques semaines seulement avant celui de TMI.

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IL Y A 40 ANS, LE GLAÇANT ACCIDENT

WASHINGTON — Il y a 40 ans, le glaçant accident de la centrale nucléaire américaine de Three Mile Island marquait profondément l’opinion publique, sans pourtant avoir tué quiconque.

Cet accident, dû à des défauts de conception, de fonctionnement et à des erreurs humaines, a été classé au niveau 5 de l’échelle internationale des accidents nucléaires Ines, tandis que Tchernobyl et Fukushima ont atteint le niveau maximum de 7.

Retour sur l’enchaînement des faits avec les dépêches AFP de l’époque.

«Alerte générale»

Le 28 mars 1979, une alerte générale est décrétée à la centrale nucléaire de Three Mile Island, située en Pennsylvanie, à mi-chemin entre New York et Washington, après «la rupture d’un mécanisme de refroidissement».

Une panne dans la partie non nucléaire de la centrale a entraîné une hausse de la pression dans le «circuit primaire» d’eau du cœur du réacteur numéro 2. Celui-ci s’arrête alors automatiquement par sécurité et une soupape se déclenche pour faire retomber la pression.

Cette soupape aurait dû se refermer automatiquement une fois la pression retombée. Mais elle reste ouverte et un voyant indique de manière erronée en salle de contrôle qu’elle s’est refermée. De l’eau de refroidissement s’échappe par la valve, entraînant la surchauffe rapide du réacteur.

Fusion du cœur

Faute de disposer de bonnes informations et d’analyser correctement la situation, les techniciens prennent des décisions ayant pour conséquence de réduire encore le niveau d’eau de refroidissement dans le cœur.

La température du combustible nucléaire s’élève dangereusement et le cœur commence à fondre. Les responsables finissent par comprendre la situation et à réinjecter de l’eau.

Il faudra cinq jours pour que la situation repasse sous contrôle. Le gouverneur de Pennsylvanie fait évacuer femmes enceintes et enfants en bas âge des environs immédiats. Il demande aux autres habitants de rester calfeutrés chez eux.

Finalement l’enceinte de confinement tient bon et, à l’extérieur, les émanations radioactives semblent limitées. Le 1er avril, le président Jimmy Carter se rend sur place pour calmer les esprits. Le 9 avril, les femmes enceintes et enfants évacués sont autorisés à revenir chez eux et le 27 avril, la situation est définitivement stabilisée dans le réacteur endommagé.

Les seules victimes ont été quatre employés exposés à une surdose de radioactivité.

Perte de confiance

Mais la compagnie propriétaire de la centrale, Metropolitan Edison, a manipulé l’information dans les premiers jours, multipliant les déclarations optimistes et mentant même au gouverneur de l’État. Le public a appris plusieurs mois après que l’accident aurait pu se transformer en désastre nucléaire.

Les travaux de nettoyage et de décontamination de la centrale ont duré jusqu’en 1993 et ont coûté 973 millions $.

L’accident a suscité la colère de la population américaine, qui n’a jamais totalement repris confiance en cette forme d’énergie.