Shaun Dougherty, survivant d’agressions sexuelles dans une école catholique, ne retournera pas à l’église même si le Vatican rendait justice aux victimes. La simple odeur de l’encens le rend malade.

Prêtres pédophiles: «j'en ai assez de me faire avoir»

NEW YORK — «J’en ai assez de me faire avoir»: Shaun Dougherty a attendu des années pour parler publiquement des abus sexuels qu’un prêtre de Pennsylvanie lui a fait subir enfant. Devenu propriétaire d’un restaurant, il attend du pape qu’il permette enfin aux victimes d’obtenir justice.

À la veille de la visite du pape François en Irlande, cet homme de 48 ans aux racines irlandaises, agressé sexuellement dans une école catholique quand il avait entre 10 et 13 ans, en a assez des déclarations pleines de regrets de la hiérarchie catholique, comme celle du pape lundi dans une lettre inédite aux catholiques.

«Le Vatican, le pape [François], le pape précédent et le pape avant lui ont tous fait des déclarations là-dessus. L’homme que je suis aujourd’hui en a marre des déclarations. J’en ai assez de me faire avoir. Je veux des actes», dit à l’AFP cet habitant de New York, dont le témoignage a contribué à déclencher la vaste enquête qui a mis au jour des abus perpétrés par plus de 300 prêtres sur au moins 1000 enfants en Pennsylvanie.

«Qu’il parle en Irlande du fond du cœur, qu’il nous dise ce qu’il va faire en tant que pape!», demande cet homme dynamique, barbe grisonnante et lunettes de vue rondes.

Délais de prescription

Pour M. Dougherty, qui se bat avec des associations de victimes pour modifier les lois sur la prescription des crimes pédophiles, la priorité est claire: l’Église doit «cesser de bloquer l’extension des délais de prescription [...] et la rétroactivité» de telles lois, afin que les victimes, même âgées, puissent demander justice et obtenir «ce dont elles ont besoin pour survivre».

«L’ironie de la situation», dit cet entrepreneur, «est que quand un prêtre détourne des fonds de l’Église, il est poursuivi avec la plus grande fermeté. Or même si tous les prêtres détournaient 100 000 $ chacun, cela reviendrait moins cher [à l’Eglise] que ce que cette histoire va leur coûter!»

Shaun Dougherty n’en peut plus de l’impunité des prêtres pédophiles.

Celui qui l’a agressé dans sa petite ville natale de Johnstown, un prêtre de sa paroisse et professeur de religion et de sport, a aujourd’hui la soixantaine. Mis à la retraite par l’Eglise, il habite à quelques minutes en voiture de la maison du restaurateur.

«Il n’est pas inscrit au registre des délinquants sexuels, il n’a jamais fait de prison, touche toujours sa retraite fédérale. Il a réussi son coup», dit-il.

Huitième d’une famille catholique de neuf enfants, M. Dougherty a attendu ses 21 ans, en 1991, pour parler à ses parents des attouchements et agressions sexuelles perpétrés par le prêtre sur lui et plusieurs de ses camarades. Sa famille a mis plusieurs années avant de le croire.

En 2012, il témoigne pour la première fois auprès d’un procureur, après un appel à témoins dans le journal de Johnstown, à la suite d’autres accusations visant ce prêtre transmises par le diocèse.

Devoir de témoigner

Celui qui avait roulé sa bosse depuis l’école secondaire, se hissant de simple plongeur à chef cuisinier puis propriétaire de café, et venait d’engager la construction d’un restaurant avec son frère, a longtemps hésité à parler.

«Je me suis dit: “Maintenant? Je vais ouvrir un restaurant et je devrais sauter dans le vide? Je vais devoir retourner en Pennsylvanie et attaquer l’Église catholique?”», raconte-t-il.

Mais cet homme aujourd’hui marié, sans enfant, se sentait porteur d’» une responsabilité».

Il ne regrette rien, au contraire. Même si combattre simultanément l’Église et diriger son restaurant, dans un quartier new-yorkais en pleine «boboïsation», est un défi permanent.

Il organise dans son restaurant une réunion mensuelle pour les victimes de prêtres pédophiles, pour la grande association américaine de victimes SNAP.

Depuis que le scandale en Pennsylvanie a éclaté et qu’il parle publiquement, il reçoit des messages de victimes du monde entier. Un Australien l’a encore contacté mercredi, se disant «vieux et mourant», mais «heureux de voir de nouveaux visages» réclamer justice, dit-il.

Mais même si le pape et l’Église rendaient enfin justice aux victimes, il ne retournera jamais dans une église. La dernière fois, c’était en 2014 pour l’enterrement de son père, dans la paroisse Saint Clement de son enfance, à Johnstown.

«Ça a été la pire journée de ma vie. Pas parce qu’il était mort : il avait des problèmes de santé et je l’avais déjà enterré en pensée des centaines de fois [...] Mais quand ils ont allumé l’encens, cette odeur... J’ai voulu littéralement m’arracher la peau des os et sauter à travers le vitrail».