L’hôtel de ville de Tel-Aviv était illuminé aux couleurs du drapeau des Émirats arabes unis, jeudi soir, pour saluer l’accord de paix avec Israël.
L’hôtel de ville de Tel-Aviv était illuminé aux couleurs du drapeau des Émirats arabes unis, jeudi soir, pour saluer l’accord de paix avec Israël.

L’Iran qualifie l’accord Israël-Émirats de «stupidité stratégique»

Amir Havasi
Agence France-Presse
TÉHÉRAN — Téhéran a condamné vendredi l’accord de normalisation des relations entre sa bête noire Israël et les Émirats arabes unis, conclu sous l’égide des États-Unis, son ennemi juré, affirmant que cela allait renforcer «l’axe de la résistance» pro-iranien dans la région.

Cet accord annoncé jeudi est une «stupidité stratégique d’Abou Dabi et de Tel-Aviv qui renforcera sans aucun doute l’axe de résistance», a déclaré le ministère iranien dans un communiqué en référence aux alliés de Téhéran au Moyen-Orient. 

L’établissement de relations diplomatiques entre Israël et les alliés des États-Unis dans le Golfe est un objectif clé de la stratégie régionale du président américain Donald Trump pour contenir l’influence grandissante de l’Iran. 

Washington et Téhéran sont à couteaux tirés depuis le retrait unilatéral en mai 2018 des États-Unis de l’accord international sur le nucléaire iranien de 2015.

Donald Trump a été le premier à annoncer l’accord entre Israël et les Émirats qui prévoit une normalisation de leurs relations et qui, une fois signé, fera de la fédération le troisième pays arabe à suivre cette voie depuis la création de l’État hébreu en 1948.

«Le peuple opprimé de Palestine et toutes les nations libres du monde ne pardonneront jamais la normalisation des relations avec l’occupant et le régime criminel d’Israël», a affirmé le ministère iranien des Affaires étrangères. 

Coopération officieuse

Selon les Émirats, cet accord verra Israël mettre fin à ses récents projets d’annexion de pans de la Cisjordanie, territoire palestinien occupé par l’État hébreu.  

Mais le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a lui dit que l’annexion était simplement «reportée» et qu’Israël n’y avait «pas renoncé». 

Égypte et Jordanie exceptées, les nations du Moyen-Orient s’étaient toujours montrées réticentes à normaliser les liens avec l’État hébreu sans solution préalable au conflit israélo-palestinien comprenant un État palestinien avec pour capitale Jérusalem-Est, occupée et annexée par Israël. 

Ces dernières années, Israël avait toutefois développé une coopération officieuse avec Bahreïn, les Émirats et l’Arabie saoudite. 

L’annonce de l’accord intervient après de rares discussions entre le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif et son homologue émirati Anwar Gargash la semaine dernière qui avaient réveillé l’espoir d’un réchauffement de leurs relations après des tensions ces dernières années. 

Vendredi, Mohsen Rezaï, secrétaire du Conseil de discernement, un poste clé du système politique iranien, a accusé dans un tweet les Émirats de collaborer officieusement «depuis 10 ans» avec Israël. 

«Ils ont créé un réseau d’espionnage et de renseignement contre les pays de la région», a-t-il ajouté. 

Mais selon Ellie Geranmayeh, analyste au Conseil européen des relations internationales, l’accord ne constitue pas un «grand changement» pour l’Iran dont la politique prenait déjà en compte les relations entre Israël et des pays du Golfe. 

«Combine» 

Qualifiant «l’action honteuse des Émirats» de dangereuse, la diplomatie iranienne a mis en garde contre toute ingérence israélienne dans le Golfe et affirmé que «le gouvernement émirati et les autres États à ses côtés seront responsables des conséquences» de cet accord. 

Dans une allusion à son grand rival régional, l’Arabie saoudite, Téhéran a aussi appelé les dirigeants «dans leur tour d’ivoire» qui s’opposent aux peuples palestinien et yéménite à ne pas «confondre leurs ennemis et leurs amis». 

L’Arabie saoudite intervient dans la guerre au Yémen depuis 2015 en soutien aux forces du gouvernement face aux rebelles Houthis, soutenus par l’Iran.  

L’État hébreu craint lui l’influence grandissante de l’Iran dans plusieurs pays, notamment en Syrie, où la République islamique et son allié le Hezbollah libanais soutiennent le régime de Bachar al-Assad. 

Rejet d’une résolution américaine pour prolonger l’embargo sur les armes en Iran

Le Conseil de sécurité de l’ONU a rejeté vendredi une résolution américaine visant à prolonger l’embargo sur les ventes d’armes à l’Iran qui expire en octobre, suscitant la colère des États-Unis qui ont dénoncé un vote «inexcusable».

Le projet de Washington n’a été approuvé que par deux pays, a annoncé l’Indonésie, qui préside actuellement cette instance. Deux autres, la Russie et la Chine, ont voté contre et les onze membres restants du Conseil se sont abstenus, parmi lesquels la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, alliés européens des États-Unis.

Si le texte avait obtenu neuf voix favorables, Pékin et Moscou auraient certainement opposé leur veto, mais cela n’a pas été nécessaire.

«Les États-Unis n’abandonneront jamais nos amis dans la région qui attendaient davantage du Conseil de sécurité. Nous continuerons à travailler pour faire en sorte que le régime théocratique terroriste ne soit pas libre d’acheter et de vendre des armes qui menacent le coeur de l’Europe, du Moyen-Orient et au-delà», a déploré le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo dans un communiqué.

Des Palestiniens ont brûlé des photos du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, du prince héritier d'Abou Dhabi, cheikh Mohamed Ben Zayed Al-Nahyane et du président américain Donald Trump lors d'une manifestation organisée à Nablus, vendredi.

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Accord Israël-Émirats: les Palestiniens se sentent «trahis»

«Trahison», «division», «épuisement» : voilà les trois mots qui reviennent dans les rues de Gaza au lendemain de l’accord de normalisation des relations entre Israël et les Émirats arabes unis.

Une onde de choc secoue le Moyen-Orient quand le président américain, Donald Trump, annonce jeudi soir contre toute attente cet accord entre l’État hébreu et les Émirats, le 3e d’Israël avec un pays arabe après l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994. 

Pendant que le premier ministre Benyamin Nétanyahou jubile, les Palestiniens, du Fatah laïc de Mahmoud Abbas aux islamistes du Hamas, n’ont qu’un mot à la bouche : «trahison». «Trahison» des Émirats qui auraient, selon eux, sacrifié la cause palestinienne au profit de nouvelles relations commerciales avec Israël. 

Vendredi dans la bande de Gaza, après de nouvelles frappes nocturnes d’Israël en représailles à des tirs de ballons incendiaires, le mot « trahison » revient toujours dans la bouche d’Abou Alaa al-Sarsak, 70 ans, et ex-employé du gouvernement local.  

Mais s’il y a un accord, et donc «trahison» par les Émirats selon lui, c’est aussi en raison des « divisions », dit-il, entre Palestiniens, scindés principalement depuis 13 ans entre le Hamas à la tête de la bande de Gaza et ses deux millions d’habitants, et l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, au pouvoir en Cisjordanie où 2,8 millions de Palestiniens vivent parallèlement à 450 000 colons juifs. 

«Si la division entre l’Autorité palestinienne et le Hamas se poursuit, la normalisation ira de l’avant avec d’autres États arabes et du Golfe», craint Abou Alaa al-Sarsak, appelant à l’unité des factions palestiniennes. 

Jeudi soir, le chef du bureau politique du Hamas, Ismaël Haniyeh, établi au Qatar, monarchie rivale des Émirats arabes unis, a contacté le président de l’Autorité palestinienne pour tenter justement de trouver une voie commune face à cette normalisation qui « sacrifie » la cause palestinienne. 

«Sous le bus» des Émirats

Au début de l’été, le gouvernement israélien discutait de la mise en œuvre du plan Trump pour le Moyen-Orient qui prévoyait la normalisation des relations entre Israël et des pays du Golfe dont les Émirats et l’annexion aussi de pans de la Cisjordanie par l’État hébreu. 

Cependant, le report de l’annexion ne réjouit en rien à Gaza, Naplouse ou Jérusalem-Est.  

À Gaza, des centaines de personnes se sont rassemblées à l’initiative du Djihad islamique, l’autre groupe islamiste armé de cette enclave, pour dénoncer l’accord. À Naplouse, en Cisjordanie, des manifestants ont brûlé des portraits de Donald Trump, Benyamin Nétanyahou et Mohammed Ben Zayed. Et devant la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem, des fidèles ont piétiné un portrait de ce dernier, puissant émir d’Abou Dabi.

«Les Palestiniens sont furieux, ils ont le sentiment d’avoir été jetés sous le bus de Cheikh Mohammed [Ben Zayed», MBZ], reconnaît l’analyste israélien Yoel Guzansky.   

«Les Émirats tentent de convaincre qu’ils ont fait ça afin de stopper l’annexion […] et de contribuer à la paix au Moyen-Orient, voire de garder en vie la solution à deux États», Israël au côté d’une Palestine viable, ajoute-t-il.  

Pour Ali Jarbawi, ancien ministre et professeur de relations internationales à l’Université de Bir Zeit, point de doute, la cause palestinienne n’est plus aussi centrale dans la politique régionale.  

«Les Palestiniens font maintenant face à l’une des périodes les plus difficiles de leur histoire, et leurs options se limitent», dit-il à l’AFP. 

Que faire ? «Trahis», «divisés», les Palestiniens sont aussi «épuisés», note Samira Ghazal, 21 ans, secrétaire dans une entreprise informatique dans la bande de Gaza, enclave palestinienne sous blocus israélien plombé par un taux de chômage avoisinant les 50 % et sous perfusion de l’aide internationale.  

«La normalisation existe depuis longtemps et je ne reproche pas aux Émirats de rechercher leurs intérêts […] Le citoyen est épuisé et incapable de résister», dit-elle. «Les Palestiniens sont faibles, les Arabes sont faibles et Israël est soutenu par l’Amérique», soupire-t-elle. 

Djihad Hussein, un employé de bureau de Ramallah, en Cisjordanie, dit lui ne pas courber l’échine : «Le peuple palestinien a été poignardé dans le dos par les dirigeants des Émirats, mais ni cet accord ni rien d’autre n’entamera notre volonté de lutter pour la liberté et l’indépendance» de la Palestine.