Les explosions sont venues alimenter la rage contre la classe dirigeante qui gouverne le pays depuis des décennies.
Les explosions sont venues alimenter la rage contre la classe dirigeante qui gouverne le pays depuis des décennies.

Liban: le gouvernement tombé, nouveau statu quo ou vrai changement?

Hachem Osseiran
Agence France-Presse
BEYROUTH — L’explosion apocalyptique au port de Beyrouth a détruit des quartiers entiers de la capitale, mais suffira-t-elle à renverser une classe politique au pouvoir depuis des décennies, jugée responsable du drame de par sa corruption et son incurie?

Les principaux politiciens qui orchestrent la vie politique sont ceux-là mêmes qui durant la guerre civile meurtrière de 1975-1990 se battaient à la tête de différentes milices.

De nombreux Libanais exigent qu’ils rendent des comptes et veulent voir des têtes tomber, après la déflagration du 4 août qui a fait 160 morts et plus de 6000 blessés. Attaqué de toute part, le gouvernement Hassan Diab a démissionné lundi.

Vers un véritable changement?

Comme l’histoire le montre, former un gouvernement au Liban n’est pas une sinécure. Officiellement, le régime politique permet de préserver un équilibre entre les communautés religieuses. Officieusement, il est accaparé depuis des décennies par les mêmes leaders et leurs partis, abonnés aux marchandages interminables sur la répartition des portefeuilles, qui peuvent durer de longs mois.

Reste à voir si cette fois-ci l’ampleur du cataclysme va les pousser à faire preuve de rapidité.

À l’origine de l’explosion du 4 août : un incendie dans un entrepôt où étaient stockées 2750 tonnes de nitrate d’ammonium depuis six ans, une substance chimique dangereuse sans «mesures de précaution» de l’aveu même de M. Diab.

Le drame est venu alimenter la rage contre la classe dirigeante, déjà décriée à l’automne 2019 par un vaste mouvement de contestation qui avait mobilisé à l’époque des centaines de milliers de Libanais.

Optimiste, Hilal Khachan estime que l’explosion pourrait «changer la donne».

Avec l’ampleur de la colère, il va jusqu’à prédire une «nouvelle république» et pronostique l’émergence de «nouvelles formations politiques», la vindicte populaire touchant aussi les partis traditionnels.

Retour à la case départ?

D’autres analystes sont plus circonspects.

«Il est quasi impossible de considérer et même d’imaginer que l’explosion va balayer la classe politique au pouvoir», estime Jeffrey G. Karam, politologue à la Lebanese American University de Beyrouth.

Pour lui, la démission du gouvernement est une tactique visant à «absorber une partie de la colère et de la frustration dans la rue».

«La classe dirigeante va absorber le choc, la colère, la frustration, et exploiter le sang», accuse-t-il, estimant que les politiciens vont «promettre des solutions à court terme».

Il craint un scénario du pire, un «gouvernement d’unité nationale», composé de prétendues figures indépendantes et de technocrates, mais formé par les partis.

«Ce sera un retour à la case départ».

Avant de démissionner, le premier ministre avait évoqué la possibilité de législatives anticipées, une des demandes qui circule au sein de la contestation. Mais de telles élections sans une révision de la loi électorale ne feraient que préserver le statu quo.

«Cela permettrait quelques changements des blocs parlementaires et la répartition des sièges, plutôt qu’une refonte totale d’une classe politique minée par la corruption et le confessionnalisme», dit-il.

Quel rôle pour la communauté internationale?

Depuis plusieurs mois, la communauté internationale a durci le ton face à un gouvernement libanais qui promet des réformes sans jamais les concrétiser.

Le pays est en plein effondrement économique, avec une dépréciation historique de la monnaie nationale. Mais cette fois, Beyrouth ne peut compter ni sur Washington ni sur les traditionnels alliés des pays du Golfe, particulièrement hostiles au Hezbollah pro-Iranien.

Les autorités sont appelées à revoir à la baisse les dépenses publiques, améliorer la collecte des taxes en luttant contre l’évasion fiscale, et surtout assainir un secteur de l’électricité moribond, véritable gouffre financier.

En 2018, une conférence d’aide internationale organisée par Paris avait permis la levée de quelque 11 milliards de dollars. Mais ces fonds n’ont jamais été débloqués, faute de réformes.

Le Liban avait encore une fois promis de concrétiser ces changements avant d’engager à la mi-mai des négociations avec le Fonds monétaire international. Trois mois plus tard, le processus est au point mort.

Après l’explosion au port, la France s’est mobilisée pour lever des aides d’urgence pour les Libanais. Mais Paris a souligné qu’il s’agissait de la faire parvenir directement aux bénéficiaires.

Pour le politologue Bassel Salloukh, après l’explosion du 4 août les politiciens libanais «n’ont plus de marge de manoeuvre».

«Il sera très difficile d’éviter les réformes structurelles que la communauté internationale réclame comme prérequis à toute aide», souligne-t-il.

«Cela va-t-il déraciner le système politique ? Non, mais cela pourrait le forcer à faire les concessions auxquelles ils résistaient», conclut-il.