Depuis des mois, les États-Unis est secoué par des manifestations qui dégénèrent parfois en affrontements, sur fond de tensions raciales.
Depuis des mois, les États-Unis est secoué par des manifestations qui dégénèrent parfois en affrontements, sur fond de tensions raciales.

Les États-désunis d’Amérique

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
Aux États-Unis, peu importe le résultat des élections du 3 novembre, le vainqueur se retrouvera à la tête d’un pays plus divisé que jamais. Les plus alarmistes évoquent même le spectre d’une… guerre civile. S.O.S. pays en détresse?

Depuis des mois, le pays est secoué par des manifestations qui dégénèrent parfois en affrontements, sur fond de tensions raciales. Le coronavirus fait des ravages. Six millions de personnes ont été infectées. Plus de 180 000 sont mortes.(1) Au même moment, la pandémie plonge l’économie dans l’une des pires crises de son histoire. Les inégalités éclatent au grand jour. Un habitant sur six éprouve des difficultés à régler la facture de l’épicerie.(2) Au moins 20 millions n’arrivent plus à payer leur maison ou leur logement.(3)

Au début de l’année, l’opposition a tenté de destituer le président. Mais ce dernier a vite rebondi. À l’approche des élections, il menace de ne pas reconnaître le résultat du scrutin, en cas de défaite.(4) Il a aussi jonglé avec la possibilité de reporter la date du vote, sans trop s’inquiéter de la Constitution. La tension monte, d’autant plus qu’on dénombre 390 millions d’armes à feu sur le territoire. Plus d’une arme pour chaque citoyen!(5)

Récemment, deux élus ont même demandé à l’armée de promettre qu’elle se tiendra à l’écart du processus électoral.(6) Du genre : Messieurs les généraux, aurez-vous la gentillesse de respecter le résultat des élections? La délicatesse de ne pas faire de coup d’état militaire?

Pays au bord de la crise de nerfs

N’ajustez pas votre appareil. Le portrait qui précède n’est pas celui d’un pays en voie de développement. Encore moins d’une obscure république de bananes. Pas du tout. Il s’agit des États-Unis d’Amérique, à deux mois de l’élection présidentielle de 2020! Même que si vous connaissez le numéro de téléphone personnel de Superman, il serait urgent de lui passer un coup de fil…

Par où faut-il commencer? Par la politique, peut-être? Aux États-Unis, chaque campagne présidentielle se révèle plus hargneuse que la précédente. Les candidats font monter les enchères, comme s’il n’y avait pas de lendemain possible advenant une défaite. Un chroniqueur du site Politico.com s’en indigne : «À chaque fois, on nous dit qu’il s’agit de l’élection la plus importante de notre vie. Et nous finissons par le croire…»(7)

De 1952 à 2008, 31 % des publicités électorales dénigraient l’adversaire. En 2016, la proportion était passée à 76 %.(8) Le plus souvent, chaque candidat décrit son rival comme un être «dangereux», voire «indigne» de la présidence. Avec le temps, le message a fait mouche. Plus de 55 % des démocrates affirment que le Parti républicain leur fait «peur». Et 49 % des républicains disent la même chose du Parti démocrate.(9)

On croit rêver en se souvenant qu’en 1996, le candidat républicain Bob Dole insistait pour dire que le démocrate Bill Clinton était un «adversaire». Pas un «ennemi». Aujourd’hui, cette déclaration serait accueillie avec autant d’enthousiasme que la distribution gratuite de gousses d’ail et de crucifix dans un congrès de vampires...

«Un film d’horreur» réalisé par un «idiot»

Difficile à croire, mais l’élection de 2020 place la barre encore plus haut. Un très grand cru de l’insulte. Du côté républicain, le président Donald Trump présente le démocrate Joe Biden comme «une menace existentielle» pour le pays.(10) Selon son humeur du moment, il le traite de «loser», «d’idiot»,  de «marionnette de l’extrême gauche» ou «d’attardé mental». «Joe Biden n’est pas le sauveur de l’âme de l’Amérique — c’est le destructeur des emplois de l’Amérique, a tonné le président. […] Cette élection va décider si nous sauvons le rêve américain ou si nous allons permettre au socialisme de détruire notre destin bien-aimé.(11)

Récemment, le représentant de la Floride Matt Gaez, une étoile montante du Parti républicain, a décrit une victoire démocrate comme «un film d’horreur». «Ils vont vous désarmer, ils vont vider les prisons, ils vont vous enfermer dans votre maison et ils vont permettre aux voyous du MS-13 [gang de narcotrafiquants] de s’établir à côté de chez vous».(12) Plus direct, l’avocat du président, Rudolph Giuliani, estime que les démocrates veulent semer «le chaos».(13) Ah oui, il juge aussi que Joe Biden n’est «pas assez intelligent» pour devenir président.(14)

Une mention à l’animateur Tucker Carlson, de la chaine Fox News, qui affirme que les leaders actuels du Parti démocrate «méprisent» les États-Unis. «Nous ne pouvons pas les laisser diriger cette nation parce qu’ils la détestent. Imaginez ce qu’ils pourraient lui faire,» a-t-il expliqué.(15) On ne s’étonne même plus que M. Carlson soit perçu comme un candidat potentiel pour les élections de 2024. Bref, la relève semble assurée...

Des manifestants pro et anti-Trump se sont affrontés mardi lors du passage du président à Kenosha.

Un «prédateur» avec des «tendances fascistes»

Attention. Les démocrates ne sont pas en reste. Joe Biden décrit Donald Trump comme un danger pour les «valeurs fondamentales» des États-Unis. Il compare ses années au pouvoir à une «saison des ténèbres».(16) À ses yeux, Donald Trump a renoncé à toute forme de «leadership moral».(17) «Il ne peut pas arrêter la violence dans les rues, parce que c’est lui qui la fomente depuis des années», a-t-il accusé.(18)

Les alliés de Joe Biden se montrent tout aussi féroces. Hillary Clinton déclare que le président Trump est «illégitime».(19) La candidate à la vice-présidence, Kamala Harris, l’associe à un «prédateur». L’ancienne secrétaire d’État, Madeleine Albright, parle du président le plus «antidémocratique» de l’histoire du pays.(20) Sans parler de ses «tendances» fascistes.(21) À peine moins méchant, Barack Obama déclare que Donald Trump est «incapable de grandeur».(22)

Docteur est-ce grave? Pour le journal The American Conservative, il y a une part de comédie dans tout cela. «Si nous nous traitons de fascistes et de communistes aussi facilement, c’est parce qu’au fond, nous savons bien que nous ne sommes ni l’un ni l’autre, écrit un chroniqueur. Si le président Donald Trump était vraiment le prochain Hitler, tous ceux qui le compareraient Hitler se feraient arrêter en plein milieu de la nuit par la police secrète.»(23)

Charmant. Mais au même moment, les ventes d’armes explosent.(24) Plus de 300 000 personnes font partie de milices d’autodéfense, le plus souvent associées à l’extrême droite. Comment départager ceux qui jouent la comédie et ceux qui se prennent au sérieux? «Pas facile», dirait le général George Patton, un héros de la Seconde Guerre mondiale. Un jour, un aide de camp lui avait demandé : «Mon général, les soldats ne savent pas trop à quel moment vous jouez la comédie et à quel moment vous pensez vraiment ce que vous dites.

Et George Patton aurait répondu : «Pour eux, ce n’est pas important de savoir. L’important, c’est que moi je le sache.»(25)

Joe Biden décrit Donald Trump (photo) comme un danger pour les «valeurs fondamentales» des États-Unis

Les démocrates sont-ils plus paresseux?

«Il n’y a pas une Amérique libérale et une Amérique conservatrice. Il n’y a pas une Amérique noire, une Amérique blanche, une Amérique latino et une Amérique asiatique. Il n’y a que les États-Unis d’Amérique,» disait le jeune Barack Obama, en... 2004. Ouf. Avec le temps, on a presque oublié ce genre de discours à l’eau de rose. Ça se passait il y a 16 ans. Autant dire une éternité.

Aujourd’hui, chacun doit choisir son camp. Le sage flottant au-dessus de la mêlée devient une denrée rare. Même si 38 % des électeurs sont inscrits comme «indépendants», à peine 7% n’auraient pas de véritables préférences politiques.(26) La liste des sujets qui provoquent des chicanes familiales s’allonge. L’immigration. Donald Trump. Le port d’armes. L’avortement. Les changements climatiques. La gestion de la crise du coronavirus. Le mouvement «Black Lives Matter».

Sur le terrain, deux Amériques semblent vivre dans des mondes à part. L’animosité envers l’autre Parti devient la principale motivation des militants.(27) Faut-il pleurer, faut-il en rire? 

La moitié des républicains estiment que les démocrates sont «plus paresseux» et «plus malhonnêtes» que le reste des Américains. Et plus de 70 % des démocrates considèrent que les républicains ont l’esprit «plus étroit» que les autres.(28)

Vous en voulez encore? Pas moins de 83 % des républicains estiment que le Parti démocrate est tombé sous le contrôle des «socialistes». De la même manière, 80 % des démocrates sont convaincus que le Parti républicain est contrôlé par des «racistes».(29) Pour ceux là, le vrai slogan de Donald Trump n’est pas «Make America Great Again» [Rendre l’Amérique grande à nouveau], mais plutôt «Make America White Again» [Rendre l’Amérique blanche à nouveau].

En 2016, une caricature montrait un Américain en train de lire un article de journal décrivant les insultes qu’échangeaient Hillary Clinton et Donald Trump. Visiblement découragé, l’homme s’écriait :

— Quel dommage qu’ils ne puissent pas perdre tous les deux!

La moitié des républicains estiment que les démocrates menés par Joe Biden (photo) sont «plus paresseux» et «plus malhonnêtes» que le reste des Américains

«L’élection la plus frauduleuse de l’histoire»

De part et d’autre, on imagine le pire. À l’approche des élections, chacun se construit un scénario catastrophe. Les républicains fantasment sur une gigantesque fraude électorale par la poste, qui permettrait à des électeurs de voter plusieurs fois.(30) «L’élection la plus frauduleuse de l’histoire», a déjà prédit Donald Trump.

Le cauchemar démocrate se résume dans un livre intitulé Would he Go? [Partira-t-il?].(31) Il imagine un scénario dans lequel Donald Trump s’empresse de proclamer sa victoire, le soir du 3 novembre, avant que tous les votes par correspondance aient été compilés.(32) Michael Cohen, l’ancien avocat du président, ajoute son grain de sel. «Compte tenu de mon expérience de travail avec lui, j’ai peur que si [Donald Trump] perd ses élections, il ne puisse pas y avoir une transition pacifique du pouvoir.»(33)

Avec le temps, même l’expression «guerre civile» devient banale.(34) En octobre 2018, un sondage avait créé l’émoi en révélant que 31 % des Américains croyaient qu’une guerre civile pouvait éclater.(35) Aujourd’hui, les médias et les politiciens en parlent si souvent qu’un étrange site Web s’est donné pour mission de recenser chaque reportage sur le sujet!(36)

Cette semaine, la gouverneure du Dakota du Sud, Kristi Noem, a comparé les affrontements qui se déroulent à Seattle, à Portland et à Kenosha [Wisconsin] à un début de «guerre civile». Elle estime que les manifestants ont pris le pouvoir.(37) Même l’humour devient agressif. À preuve, cet ancien représentant républicain qui s’est amusé à mélanger «guerre civile», «port d’armes» et «toilettes pour les transgenres». «Du côté [républicain], nous avons 1000 milliards de balles, écrivait-il. Du côté [démocrate], on ne sait même plus quelle toilette choisir.»

Finie la dentelle. L’une des dernières publicités électorales de Donald Trump imagine l’Amérique après la victoire de Joe Biden. C’est un monde où plus personne ne répond aux appels de détresse sur la ligne d’urgence 911, pendant que le pays est livré au chaos et au pillage. Plus dramatique que cela, tu meurs!

1860 ou 1969?

L’escalade des derniers jours donne un peu le vertige. Le 23 août, à Kenosha, dans le Wisconsin, la police a tiré sur Jacob Blake, un homme noir, dans des conditions nébuleuses. Le 27 août, non loin de là, un adolescent a tué deux personnes qui manifestaient contre la violence policière. Le surlendemain, à Portland, un partisan de Donald Trump a été abattu lors d’une manifestation. Et voilà que le suspect de ce meurtre est tué à son tour par les forces de l’ordre, moins d’une semaine plus tard.

Du coup, les historiens cherchent des précédents historiques. Les États-Unis sont-ils en 1860, à la veille de la guerre civile?(38) Ou en 1968-69, une période marquée par des assassinats politiques, des confrontations violentes et plus de 4000 attentats à la bombe?(39) En 1968, l’un des best-sellers s’intitulait d’ailleurs : The Coming of the Second Civil War [Vers une seconde guerre civile].(40)

«Les États-Unis vont-ils survivre à l’année 2020?» se demande sérieusement un chroniqueur du New York Times.(41) Avec défaut de pouvoir répondre, il apparaît préférable de conclure avec une blague qui résume la situation actuelle des États-Unis… sans prédire la fin du monde.

«Il était une fois le président Trump qui prononçait un discours devant une foule nombreuse. Fidèle à ses habitudes, il chante les louanges du pays et de son administration d’une manière un peu exagérée. «Les États-Unis sont le plus beau et le plus grand pays du monde. C’est un pays très riche où règnent le bonheur, la liberté et la prospérité. On y trouve de tout en abondance : du blé, du pétrole, de l’or. Il y aussi des hôpitaux de premier plan et même un président extraordinaire. Les États-Unis, c’est le paradis.»

C’est alors qu’une petite fille s’avance vers le président. Elle lui demande : «Comment on fait pour y aller, aux États-Unis?»


NOTES

(1) «Coronavirus in the U.S. : Latest Map and Case Count», The New York Times, 3 septembre 2020.

(2) More Than One in Six Adults Were Food Insecure Two Months into the COVID-19 Recession, May 14–27 Coronavirus Tracking Survey, Urban Institute.

(3) «I am Beside Myself»: Millions in the US Face Evictions Amid Looming Crisis, The Guardian, 25 août 2020.

(4) «“I Have to See.” President Trump Refuses to Say If He Will Accept the 2020 Election Results», Time Magazine, 19 juillet 2020.

(5) «How Many Guns Are on the Streets in the United States?» Politifact.com, 9 septembre 2019

(6) «Amid Fears that Trump Might not Leave Office, Two Lawmakers Press for Pentagon Assurances on the Election», The Washington Post, 28 août 2020.

(7) «The Least Important Election of Our Lives», POLITICO, 23 août 2020.

(8) «2016 Presidential Advertising Focused on Character Attacks», theconversation.com, 16 novembre 2016.

(9) «Partisanship and Political Animosity in 2016», Pew Research Center, 22 juin 2016.

(10) Trump and Biden Exchange Personal insults [video], BBC News , 11 juin 2019.

(11) «Trump Says “Biden is not a Savior of the American Soul”», POLITICO, 27 août 2020.

(12) «“It’s a horror film”: Matt Gaetz Warns of Democratic Rule at Republican Convention», Tampa Bay Times, 24 août 2020.

(13) «Rudy Giuliani: Democrats have become “the anti-police party”», FOX News, 28 août 2020.

(14) «Giuliani: Biden not “Smart Enough” to be President», The Hill, 22 juillet 2019.

(15) Tucker Carlson: Can Democrats Lead a Country They «Despise»? FOX News, 6 juillet 2020.

(16) «Biden Vows to Defeat Trump, End US “Season of Darkness”», The Associated Press, 21 août 2020.

(17) «Biden Paints Trump as Someone who “Sows Chaos Rather than Providing Order”», ABC News, 31 août 2020.

(18) «Biden Confronts Trump on Safety: “He Can’t Stop the Violence”», The New York Times, 31 août 2020.

(19) «Hillary Clinton: Trump is an “Illegitimate President”», The Washington Post, 26 septembre 2019.

(20) Albright : Trump The Most Un-American, Undemocratic, President In U.S. History | Morning Joe | MSNBC, 10 juin 2020.

(21) Madeleine Albright on Fascism and the «Most Undemocratic President» in U.S. History

cbs.news, 10 avril 2018.

(22) Hits and misses from Night 3 of the Democratic National Convention, cnn.com, 20 août 2020.

(23) «2020 America Or 1935 Spain?» The American Conservative, 20 juillet 2020.

(24) «Three Million More Guns : The Spring 2020 Spike in Firearm Sales», Brookings, 13 juillet 2020.

(25)  Rick Perlstein, Nixonland, Simo & Schster, 2008.

(26) «Fact Thank: 6 Facts about U.S. Political Independents», Pew Research Center, 15 mai 2019.

(27) Abramowitz  & Webster, The Rise of Negative Partisanship and the Nationalization of U.S. Elections in the 21st Century, Emory University, 2015.

(28) «Partisanship and Political Animosity in 2016», Pew Research Center, 22 juin 2016.

(29) «Political Polarization in the United States: The Infuences of Exceptionalism and Religion», International Social Science Review, 1er août 2020, 2020

(30) Trump: Ballot Drop Boxes Are «Security Disaster», Foxnews.com, 17 août 2020.

(31) Lawrence Douglas, Would he Go? Trump and the Looming Election Meltdown in 2020, Hachette, 2020.

(32) «Why Election Day Could be Just the Start of a Long Nattle Over the U.S. Presidency», Reuters, 30 juillet 2020.

(33) «In America, Talk Turns to Something not Spoken of for 150 years: Civil War», The Washington Post, 2 mars 2019.

(34) «America’s Next Civil War», The Walrus, 22 octobre 2018.

(35) «31 % Think U.S. Civil War Likely Soon», Rasmussen Reports, 27 juillet 2018.

(36) www.anewcivilwar.com

(37) «With Wisconsin Unrest as Backdrop, Republicans Intensify Law-and-Order Message», The New York Times, 26 août 2020.

(38) BU Historian Answers: Are We Headed for Another Civil War? Boston University, 27 mai 2019.

(39) «1969, a Year of Bombings» The New York Times, 27 août 2009

(40) Garry Wills, The Second Civil War: Arming for Armageddon, The New American Librairy, 1968.

(41) «Can America Survive 2020?» The New York Times, 3 septembre 2020.