Le marché central Gulistan, le 8 avril dernier, à Achgabat au Turkménistan. Le pays isolé d’Asie centrale est l’un des rares pays à être épargné par la COVID-19, selon les déclarations officielles.
Le marché central Gulistan, le 8 avril dernier, à Achgabat au Turkménistan. Le pays isolé d’Asie centrale est l’un des rares pays à être épargné par la COVID-19, selon les déclarations officielles.

Le Turkménistan épargné par le coronavirus: véritable immunité ou affirmation d’État?

ALMATY — Le Turkménistan, un des rares pays à être épargné par la COVID-19 — selon les déclarations officielles — continue à organiser de grands rassemblements publics. Mais des experts doutent de ces affirmations, relevant que l’ex-république soviétique n’est guère habituée à reconnaître les mauvaises nouvelles.

Pays d’Asie centrale, parmi les plus fermés et autoritaires de la planète à l’instar de la Corée du Nord, le Turkménistan a fêté comme tous les ans en grande pompe la journée mondiale de la santé le 7 avril.

En rang serré, loin de tous les principes de distanciation sociale et de confinement imposés à des milliards d’êtres humains, les fonctionnaires turkmènes ont défilé en vélo et dans des survêtements identiques à travers la capitale Achgabat pour célébrer un mode de vie saine.

Le président Gourbangouly Berdymoukhammedov, un ancien ministre de la Santé qui aime s’afficher en train de faire du sport, a lui-même fait un tour à vélo avec des subordonnés et une randonnée équestre, selon des images diffusées à la télévision.

La rentrée scolaire a, elle, eu lieu lundi comme prévu, après les vacances de printemps.

Ces initiatives semblent quelque peu paradoxales quand, parallèlement, les autorités ont adopté des mesures destinées à prévenir une épidémie du nouveau coronavirus dans le pays.

La fédération de foot, comme ailleurs dans le monde, a ainsi suspendu le championnat «en conformité avec les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé».

Le président a, lui, appelé ce mois-ci «toutes les populations à se faire dépister» et un numéro de téléphone spécial a été créé pour informer les Turkmènes sur les mesures pour se prémunir contre la COVID-19.

Contradiction

Selon les observateurs de ce pays reclus, ces comportements en apparence contradictoires ne sont pas surprenants, car ils servent le discours paternaliste du chef de l’État.

«Il s’agit toujours de mettre en avant les bonnes politiques du président, de combien il se soucie de la bonne santé des Turkmènes», juge Rouslan Miatiev, un Turkmène émigré qui pilote depuis l’Europe un site d’information sur son pays, Alternative Turkmenistan News.

Ainsi, «d’un côté, on entend dire que les conducteurs de voitures sont arrêtés à des points de passage pour des contrôles de température, de l’autre des rassemblements sont organisés où personne ne se soucie de la prévention du coronavirus», poursuit-il.

Selon lui, il est peu probable que le Turkménistan n’ait aucun cas de COVID-19, notant par exemple qu’Achgabat affirme aussi n’avoir aucun cas de VIH.

«Je connais des Turkmènes qui vivent avec le sida pourtant», dit-il.

Pour Kate Mallinson, chercheuse au programme Russie et Eurasie du centre de réflexion Chatham House, les autorités au Turkménistan fonctionnent encore comme à l’époque soviétique, où le premier réflexe était bien souvent de cacher la gravité d’une crise.

«Ils souffrent encore de cette mentalité “Tchernobyl” et ne vont pas reconnaître les mauvaises nouvelles», dit-elle, en référence à la catastrophe nucléaire que l’URSS a voulu cacher au monde.

Ainsi, alors que les experts s’accordent pour dire que le Turkménistan et son économie très dépendante des exportations d’hydrocarbures ne se sont pas encore remis de la crise de 2014, Achgabat revendique pour l’année 2019 pas moins de 6,2 % de croissance.

Et le pays ne devrait pas être immunisé face à la crise économique provoquée par le nouveau coronavirus, sa principale source de revenus étant le gaz naturel et son principal client la Chine.

Le pays «va ressentir un coup significatif avec le ralentissement économique mondial causé par la pandémie et du fait de la chute des cours des hydrocarbures», note Mme Mallinson, qui doute fort, encore une fois, qu’Achgabat l’admettra.