La petite histoire des grandes gaffes atomiques

Pendant des décennies, le monde craignait une guerre atomique. Sans se douter que la catastrophe pouvait être provoquée par une erreur, une bévue ou une simple négligence. Aller-retour dans le monde de la bêtise nucléaire.

18 septembre 1980. En fin d’après-midi, quelque part au fond de l’Arkansas, deux techniciens effectuent des travaux de routine dans un silo souterrain qui abrite un missile balistique Titan II. Mis en service en 1962, le Titan II constitue un pilier de l’arsenal nucléaire des États-Unis.

Le monstre pèse 154 tonnes. Il fait 27 mètres de long. Sa mise à feu prend 58 secondes. Il peut frapper Moscou, à 9000 kilomètres de distance, en 35 minutes. Surtout, il transporte une ogive nucléaire de neuf mégatonnes. Environ 630 fois la puissance de la bombe larguée sur la ville japonaise d’Hiroshima, en août 1945. 

Soudain, un travailleur échappe un gros outil de métal. L’objet atterrit 28 mètres plus bas. Puis, il rebondit pour aller percer un réservoir du missile. Un nuage de carburant extrêmement volatile commence à se répandre. La situation échappe bientôt à tout contrôle.

Quelques heures plus tard, deux explosions gigantesques pulvérisent le silo. Le couvercle de la structure, qui pèse 740 tonnes, est projeté au loin. Un travailleur est tué. 21 sont grièvement blessés. La tête nucléaire du missile est retrouvée à 100 mètres du lieu de l’explosion. Elle n’a pas explosé. Elle ne s’est même pas fissurée. 1

Bien sûr, on ne fait pas exploser une bombe atomique aussi facilement qu’un vulgaire pétard à la farine. Reste que l’Arkansas l’a échappé belle. L’explosion de la bombe aurait pu dévaster 5 à 10 % de son territoire, incluant une partie de la capitale, Little Rock.

Un croissant de lune atomique

Un incident unique ? Rarissime ? Pas vraiment. Les livres d’histoire nous rappellent que le monde a frôlé la catastrophe lors de la crise des missiles de Cuba, en 1962. Ils oublient d’ajouter que des guerres atomiques ont failli éclater à cause de fausses alertes provoquées par des vols d’oiseaux, un lever de lune ou même le reflet du soleil dans les nuages. 

Dans la nuit du 26 septembre 1983, tous les voyants rouges se mettent soudain à clignoter sur les écrans du centre de contrôle soviétique, en périphérie de Moscou. Selon les données transmises par un satellite, un missile vient d’être lancé depuis la côte Ouest des États-Unis. Les sirènes d’alarme retentissent. 

L’officier responsable, le lieutenant-colonel Stanislav Petrov, connait la procédure. Il demande une confirmation visuelle. Mais les nuages voilent tout. Pire, le système en rajoute. Il détecte désormais cinq missiles qui se dirigent vers l’URSS.2 Petrov dispose alors de quelques minutes pour transmettre les informations à ses supérieurs, qui les feront suivre à Moscou. La riposte sera immédiate. La troisième guerre mondiale va commencer.

«Nous étions en état de choc», expliquera Petrov, dans un docu-fiction réalisé en 2014.3 Impossible de se défiler. Le supérieur immédiat est ivre mort. C’est lui qui doit décider. Autour de lui, ses collègues le regardent d’un air terrifié. Ils pensent tous que la fin du monde est imminente.

«[Petrov] prend le pari fou, contraire à tout ce que lui disent les écrans et les machines, contraire aux ordres et contraire à ce que lui dictent ses sens : les missiles n’existent pas. C’est le système qui est défaillant. […] Si le but des États-Unis était réellement d’en finir avec l’empire soviétique, raisonne-t-il, ce ne sont pas cinq missiles qu’ils auraient envoyés, mais des centaines.»4

Plus tard, beaucoup plus tard, on découvrira que la fausse alerte a été causée par des... rayons de soleil reflétés dans les nuages. Le système les avait confondus avec des missiles. Peu importe. L’incident sera vite oublié. D’abord célébré comme un héros, le colonel Petrov est ensuite blâmé pour avoir négligé d’enregistrer les conversations. Encore plus impardonnable, le «scélérat» n’a pas rempli toute la paperasse réglementaire. Que voulez-vous, le sauvetage d’un monde de fous est un métier bien ingrat... 

La fin du monde, ça ne suffit pas 

Vous aurez compris qu’on ne rigole pas avec la guerre atomique. Au plus fort de la course aux armements, vers 1986, les États-Unis et l’Union soviétique possèdent plus de 70 000 armes atomiques. De quoi rendre une bonne partie de la planète inhabitable. 

Dès la fin des années 40, un plan d’attaque américain, poétiquement baptisé «Demi-Lune», prévoit le lancement de 170 bombes atomiques sur l’Union soviétique. Moscou, la capitale, est visée par huit engins nucléaires, tous plus puissants que la bombe larguée sur Hiroshima.5

Par la suite, la force de frappe américaine ne cesse d’augmenter. Au début des années 70, l’attaque «minimum» consiste à lancer 2000 bombes atomiques sur l’URSS.6 À ne pas confondre avec l’attaque «maximum», qui implique 3000 engins nucléaires. Pour couronner le tout, un dispositif empêche d’arrêter les frappes successives, une fois que la guerre est déclenchée. 

N’allez pas croire que les Soviétiques soient en reste. En 1985, un officier du KGB passé à l’Ouest, Oleg Gordievsky révèle que si la guerre éclate, ils vont détruire entièrement la Grande-Bretagne; au moins la moitié de l’Allemagne et de la France subira le même sort. Quant aux États-Unis, ils perdront «au moins» 30 % de leurs villes et leurs infrastructures.7

À elle seule, la ville de Londres doit être incinérée par huit bombes à hydrogène. Huit. Après tout, comme disent les cyniques, ce type de bombe produit une boule de feu de «seulement» cinq kilomètres de large. Le souffle de l’explosion ne défonce les murs de briques que dans un rayon de 10 kilomètres. En plus, il ne cause des brûlures au troisième degré que si vous êtes à moins de 30 kilomètres du point d’impact. Bref, il peut toujours rester une poignée de survivants. On est jamais trop prudent...

«Le bombardement commencera dans cinq minutes»

Tout au long de la Guerre froide, de nombreux experts se font rassurants. Ils disent que puisque l’URSS et les États-Unis sont sûrs de s’anéantir mutuellement, la guerre devient impossible. Sauf que la complexité des installations nucléaires et le secret qui les entoure multiplient les probabilités d’une guerre déclenchée par «erreur». Sans parler de la bêtise, qui sévit à tous les échelons.

Aux États-Unis, durant les années 70, une enquête révèle qu’on peut entrer dans plusieurs sites de lancement en utilisant une simple carte de crédit comme carte d’accès. Un peu plus tard, un mot de passe est assigné pour la mise à feu des missiles Minutemen. L’ennui, c’est que le code est le même pour tous les engins: «00000000».* Parions que même votre pire mot de passe est moins nul.8

En novembre 1983, le monde frôle le désastre, lorsque l’OTAN organise une vaste simulation guerrière en Europe. L’exercice, baptisé Able Archer, se veut très réaliste. Si réaliste, que les Soviétiques croient qu’une attaque se prépare. La force de frappe nucléaire est placée en état d’alerte. L’aviation se tient prête à intervenir. Pas grave. La simulation se poursuit jusqu’au bout. Il faudra des années avant que l’OTAN réalise à quel point il a failli mettre le feu aux poudres.9

Apparemment, seul le président américain Ronald Reagan préfère en rire. En 1984, durant un test de son, il déclare à la blague: «Mes chers concitoyens américains, je suis heureux de vous annoncer que je viens de signer un décret proclamant la Russie hors-la-loi, pour toujours. Le bombardement commencera dans cinq minutes».

L’incident fait le tour du monde. Encore une fois, l’armée soviétique est placée en état d’alerte. Apparemment, Moscou n’arrive pas à croire qu’on puisse plaisanter sur un sujet pareil.

Chérie, il y a une bombe dans la cour!

En général, on ne révèle la gravité de certains «incidents» que beaucoup plus tard. Parmi les plus dramatiques, signalons les bombes à hydrogène «échappées» par des bombardiers américains au large de l’Espagne et sur le Groenland. Sans oublier les deux engins atomiques perdus au-dessus de la Caroline du Nord, en 1961. Seul un petit interrupteur empêche alors l’une des bombes d’exploser. 10

L’épisode le plus bizarre survient pourtant à Mars Bluff, en Caroline du Sud, le 11 mars 1958. Ce jour-là, un certain Walter Gregg fait du bricolage dans sa cour lorsqu’une explosion le projette à plusieurs mètres. Une bombe atomique, heureusement dépourvue de sa tête nucléaire, vient d’atterrir dans son jardin! Tout ça à cause d’un navigateur distrait, qui a actionné le levier de commande, par mégarde.11

Mais n’allez pas croire que la gaffe nucléaire soit une exclusivité russe ou américaine. Le 21 mai 1981, lorsque François Mitterrand accède à la présidence française, il se fait remettre une plaquette de métal reliée à une petite chaine en or. C’est sur elle que sont gravés les codes permettant de déclencher les armes atomiques du pays.

François Mitterrand place l’objet dans sa poche et il l’oublie aussitôt. C’est seulement le lendemain matin qu’il repense à l’existence de la plaquette. Horreur, son pantalon a été envoyé chez le nettoyeur! Un policier en motocyclette doit le récupérer en catastrophe. «J’imaginais le pire», avouera Mitterrand, des années après.12

Pas plus bruyant qu’une crevette

Tant et tant de gaffes, ça devient lassant, à la fin. Heureusement, la fin de la Guerre froide donne au monde un léger répit. De 1987 à 2017, le nombre d’ogives nucléaires déployées par la Russie et les États-Unis baisse de 90%. Moins de bombes, ça veut aussi dire moins de possibilités de commettre une erreur.

Mais ne croyez pas que le monde en a fini avec la bêtise atomique. Même qu’en 2009, deux sous-marins, l’un Français, l’autre Britannique, sont entrés en collision, au fond de l’océan atlantique. Comme d’habitude, les deux pays ont commencé par nier l’événement. Puis, ils ont fourni des explications plus ou moins tordues.

Apparemment, les deux sous-marins sont si perfectionnés, qu’ils ne pouvaient plus se détecter. «Ils font le même bruit que l’eau», a expliqué avec fierté un amiral. «Un sous-marin moderne, ça ne fait pas plus de bruit qu’une crevette», a renchéri un autre. Du coup, on oublie presque que les deux engins se baladaient avec une collection d’armes atomiques représentant 2000 fois la puissance de la bombe larguée sur Hiroshima.13

De quoi ressusciter l’humour un peu glauque de la guerre froide, dont il nous reste cet échantillon.

«Un officier responsable d’un missile atomique dans un silo souterrain s’endort durant le travail. Son visage est appuyé contre le tableau de contrôle, si bien qu’il finit par actionner de manière accidentelle un gros bouton rouge. Soudain, un colonel furieux fait irruption dans la pièce. L’officier se réveille. En un clin d’œil, il se tient au garde à vous. «Rien à signaler, mon colonel», hurle-t-il. 

— Rien à signaler? Rien à signaler? demande l’autre. Alors où diable est la Belgique?»

* Précisons toutefois qu’il ne s’agit pas du seul dispositif de sécurité contrôlant la mise à feu du missile.

Notes: 

  • (1) Gaffes of Atomic Proportions, The New York Times, 14 septembre 20143.
  • (2) La plus longue nuit de Stanislav Petrov, Le Temps, 20 septembre 2017.
  • (3) The Man Who Saved the World, réalisé par Peter Anthony, 2015.
  • (4) La plus longue nuit de Stanislav Petrov, Le Temps, 20 septembre 2017.
  • (5) Who is Really at risk from Britain’s Nuclear Weapons? Eric Schlosser, The Guardian, 14 septembre 2013.
  • (2) Armageddon Waiting to Happen, The Guardian, 28 novembre 2014.
  • (5) Jacques Séguéla, Autobiographie non autorisée, Plon, 2009.
  • (6) Command and Control: Nuclear Weapons, The Damascus Incident, and the Illusion of Safety, Eric Schlosser, Penguins Books, 2014.
  • (7) In July 1956, A Plane Crashed in Rural Suffolf, Nearly Detonating an Atomic Bomb, The Guardian, 14 septembre 2013.
  • (8) Command and Control: Nuclear Weapons, The Damascus Incident, and the Illusion of Safety, Eric Schlosser, Penguin Books, 2014.
  • (9) En 1983, l’exercice de l’OTAN qui a failli mettre le feu aux poudres, Agence France Presse, 26 octobre 2015.
  • (10) How the US Nearly Exploded an Atom Bomb on Itself , The Guardian, 21 septembre 2013.
  • (11) Mars Bluff Crater, Atlas Obscura.
  • (12) Jacques Séguéla, Autobiographie non autorisée, Plon, 2009. 
  • (13) À bord du «Triomphant», à 500 m de profondeur, Le Figaro, 29 novembre 2012.

+

AU SECOURS, LA COURSE AUX ARMEMENTS NUCLÉAIRES EST DE RETOUR!

Depuis la disparition de l’Union soviétique et la fin de la Guerre froide, en 1991, on croyait les armes atomiques démodées. Dépassées. On s’inquiétait davantage des catastrophes dans les centrales nucléaires «civiles». La catastrophe de Fukushima, au Japon, ça vous dit quelque chose? 

Pourtant, plus moyen d’en douter. Les armes atomiques sont de retour. Les États-Unis ont même prévu consacrer 1700 milliards $ à l’acquisition de nouveaux joujoux nucléaires, d’ici à 2046. Le 6 février, Donald Trump s’est vanté de pouvoir dépenser «plus que n’importe quel autre pays», dans le domaine.

La Russie de Vladimir Poutine ne se laisse pas impressionner. Le président russe s’est engagé à développer de nouvelles armes «invincibles». Il annonce aussi la mise en service du Satan II, une «merveille» qui se déplace à 25 000 km/h, avec une charge explosive pouvant atteindre 50 mégatonnes. Lâché au-dessus de l’Assemblée nationale, l’engin pulvériserait tout le centre de Québec. Il provoquerait aussi des brûlures au troisième degré jusqu’à Montmagny.

À l’échelle mondiale, le système de contrôle des armements nucléaires se meurt. Au début du mois, Donald Trump a déclaré que les États-Unis allaient se retirer du traité sur les forces intermédiaires (FNI). L’accord, signé en 1987 par l’américain Ronald Reagan et le russe Mikhaïl Gorbatchev, interdit les missiles d’une portée comprise entre 500 et 5500 kilomètres.

Ce n’est qu’un début. À moins d’un revirement imprévu, les États-Unis et la Russie ne renouvelleront pas le traité START III, ratifié en 2010. L’accord fixait un plafond à l’arsenal des deux pays. Grâce à lui, le nombre d’ogives nucléaires déployées par chacun était passé de 2200 en 2010 à 1500 aujourd’hui.1

On dira que le monde a changé. Les États-Unis et la Russie s’accusent mutuellement de tricher. Ils s’inquiètent aussi de l’arsenal de plusieurs autres puissances nucléaires, en particulier la Chine. De plus, chaque pays entend moderniser sa «force de frappe» atomique, notamment pour se prémunir contre les cyberattaques, la nouvelle menace. 

Il n’empêche. Il y a quelques années, un auteur français s’était amusé à calculer tout ce que l’Humanité aurait pu faire avec les quelque 340 milliards $ dépensés durant la Première Guerre mondiale (1914-1918). «On aurait pu (...) donner une maison toute meublée, avec deux hectares de terrain, à chacune des familles des États-Unis, du Canada, d’Angleterre, d’Irlande, de France, d’Allemagne et de Russie, et doter, dans le monde entier, chaque ville de plus de 200 000 habitants d’un hôpital, d’une université et d’une bibliothèque.»2

Imaginez si on faisait le même genre de calcul avec le budget des armes nucléaires...

  • (1) Don’t Tear Up this Treaty, The New York Times, 16 décembre 2018.
  • (2) Les saigneurs de la guerre, Jean Bacon, Phébus, 2006.

+

Bien sûr, l’explosion d’une bombe atomique sur la ville de Québec apparaît extrêmement improbable. Mais allons-y. Pour mieux comprendre la puissance des armes atomiques, jouons à nous faire peur. Grâce à la simulation du blogue Nuclear Secrecy (nuclearsecrecy.com), imaginons que la plus grosse bombe jamais testée par l’Union soviétique explose au-dessus de l’Assemblée nationale, à Québec. 

En quelques secondes, une immense boule de feu engloutit les quartiers centraux. Au nord, elle atteint presque l’autoroute 40. Au sud, elle touche une partie de Lévis. Le souffle brûlant de l’explosion détruit la grande majorité des bâtiments, dans un rayon de 20 kilomètres. Ça veut dire qu’il atteint Saint-Henri, Lac-Beauport, Saint-Augustin et Saint-Laurent, sur l’île d’Orléans. Les gens subissent des brûlures au troisième degré aussi loin que Montmagny ou Saint-Raymond.