Carlos Ghosn dirigeait l’Alliance Nissan-Renault-Mitsubishi d’une main de fer.

La chute de Carlos Ghosn: le roi de la mondialisation

Carlos Ghosn dirigeait l’Alliance Nissan-Renault-Mitsubishi d’une main de fer. Il passait la moitié de sa vie en l’air, entre Paris et Tokyo. Il faisait trembler ses employés. Il incarnait tous les excès de notre époque. Sa chute, c’est aussi celle d’une certaine mondialisation.

Carlos Ghosn collectionnait les surnoms comme d’autres collectionnent les papillons. On le surnommait le «réparateur», le «Samouraï» ou le «patron des patrons». Sans oublier le «gourou français» ou «Seven-Eleven», en raison de ses horaires de travail éreintant. Pourtant, de tous les petits noms qu’on lui attribuait, Monsieur préférait celui de «tueur des coûts». «Je trouve ça sexy, confiait-il. Il y a du sang là-dessus. Ça sonne méchant.»1 Même les grands prédateurs peuvent avoir un petit côté tendre, non?

Ne grimacez pas. Au sommet de sa gloire, Super Carlos semblait toujours en mouvement. Même ses collaborateurs perdaient parfois sa trace, entre une présentation à Tokyo, un dîner à New York et un discours à Rio. Il sillonnait le monde à bord de son jet privé, immatriculé N155AN, ce qui se lit «NISSAN». Le joujou, une sorte d’Air Force One miniature, a coûté la bagatelle de 50 millions $. Ghosn y passait une centaine de nuits par an.

Le Patron des patrons parle sept langues. Mais la langue qu’il maîtrise le mieux, c’est celle du Pouvoir. À la tête de l’Alliance Renault-Nissan-Mistubishi, Monsieur dirige un empire de 170 milliards $. À Moscou, il est accueilli en grande pompe par Vladimir Poutine. À Pékin, il reçoit l’accolade de l’empereur rouge, le président Xi Jinping lui-même. 

Faut-il préciser que l’horaire du demi-dieu est réglé au quart de tour? Quand il participe à une conférence de presse, un compte à rebours indique le moment exact de son arrivée, deux heures à l’avance. Même chose pour son départ, qui ne souffre aucun retard. Il n’y manque que les joueurs de trompettes...

Ladies and Gentlemen, Elvis has left the building. 

Le culte de Maitre-Ghosn 

Vous aurez compris que Carlos Ghosn n’a jamais eu de temps à perdre. À 26 ans, il dirige sa première usine. À 30 ans, il hérite de la responsabilité du continent nord-américain pour Michelin. À 43 ans, il est le numéro deux de Renault. À 45, il devient le numéro un de Nissan. Bientôt, il se retrouve à la tête de l’alliance Renault-Nissan-Mistubishi, le plus grand constructeur automobile du monde.2

Ne croyez pas que tout était gagné d’avance. À l’arrivée de Carlos Ghosn chez Nissan, en avril 1999, le constructeur japonais est considéré comme une cause perdue. Le géant croule sous 20 milliards $ de dette. Au Japon, seulement trois des 46 modèles de voitures qu’il commercialise sont rentables. Au siège social de Tokyo, même la climatisation est coupée, par mesure d’économie!

En l’espace de deux ans, Super Carlos renverse complètement la vapeur. Mais à quel prix! Il ferme cinq usines. Il supprime 20 000 emplois. Il bouscule les traditions japonaises. Finis les emplois à vie. Finies les promotions distribuées en fonction de l’ancienneté. Finis les contrats accordés de génération en génération, aux mêmes fournisseurs de service.

Dès l’an 2000, Nissan recommence à faire des profits. Au Japon, la popularité de «Maître Ghosn» atteint des sommets. On sculpte son visage dans le riz des Bentos, les paniers-repas si chers aux Japonais. Son autobiographie, Renaissance, devient un best-seller instantané. Durant les années 2000, pas moins de 14 ouvrages lui sont consacrés.

Honneur suprême, Carlos Ghosn devient le héros d’un manga, ce symbole par excellence de la culture nippone. Plus tard, un sondage s’intéresse aux personnalités que les Japonais voudraient voir à la tête de leur pays. Carlos Ghosn se classe au septième rang. Devant Barack Obama, qui arrive neuvième.

Le culte de Carlos Ghosn ne se limite pas au Japon. Évoquant ses interventions au Forum économique de Davos, en Suisse, l’agence Bloomberg, proclame : «Si Davos était une personne, ce serait Carlos Ghosn!» Le Liban lance des timbres à son effigie.3 Au Brésil, son pays natal, Monsieur a le privilège de porter la flamme olympique près du grand stade de Rio.

Les maximes de Carlos Ghosn se répandent, à mi-chemin entre celles d’un gourou de la pop-psycho et de Yoda, le maitre Jedi de Star Wars. L’une des plus connues stipule que «le manager trop mou et le manager trop dur sont deux catastrophes». En France, les farceurs changent une petite lettre, pour en faire «le manger trop mou et le manger trop dur sont deux catastrophes.»

«Tu expliqueras ça à mes filles, Carlos»

Peu importe la bave des critiques. Carlos Ghosn semble intouchable. Indispensable. On dit qu’il est la «colle» qui tient ensemble Renault et Nissan. On le célèbre comme le visionnaire qui a cru à la voiture électrique (presque) avant tout le monde. On lui pardonne tout. Même la terreur qu’il fait régner chez les cadres. Même les milliers d’emplois disparus. Même les magouilles pour faire privatiser Renault.

En 2006, une série de suicides au Technocentre Renault, en banlieue de Paris, attirent pourtant l’attention sur la face sombre des méthodes Ghosn. Dans le centre de recherche, la pression est intenable. La cadence devient inhumaine. Il faut désormais sortir huit modèles par an, contre quatre auparavant.4

L’un des malheureux s’est jeté du haut d’une passerelle, en plein jour, dans le bâtiment principal. «Ses horaires de travail, durant les deux derniers mois, avoisinaient les 95 heures par semaine, explique sa veuve. […] Le jour de son suicide, il était absolument épuisé car il ne dormait que deux heures par nuit.»5

Fait exceptionnel, la Justice estime que l’entreprise a commis une «faute inexcusable» à son égard. Pour calmer le jeu, le constructeur fait quelques concessions. Carlos Goshn se déplace en personne pour soutenir les troupes. Mais il ne renonce pas à ses objectifs très ambitieux. Avec lui, on ne «réduit» pas le temps de travail. On le «maîtrise». Nuance.

Un syndicaliste compare la situation à un épisode de la série télévisée The Office, au cours duquel un employé épuisé se vide le cœur devant la caméra. «Au boulot, je croyais apercevoir la lumière au bout du tunnel, mais finalement, ce n’était qu’un salopard avec une lampe de poche, qui m’amenait encore plus de travail.»

Renault et Carlos Ghosn ne sont pas au bout de leurs peines. En 2013, un autre ouvrier se suicide dans une usine, près de Rouen. Il laisse une lettre qui interpelle le grand patron. Elle fait grand bruit. «Merci Renault. Merci [pour] ces années de pression, écrit l’ouvrier. (…) Ne pas protester sinon gare. La peur, l’incertitude de l’avenir sont de bonne guerre, paraît-il? Tu expliqueras ça à mes filles, Carlos.»6

Le fantôme de Marie-Antoinette

Avec le temps, les nuages s’accumulent au-dessus de Carlos Ghosn. On chuchote qu’il devient arrogant, qu’il perd contact avec la réalité. Au Japon, où les grands patrons cultivent la modestie, son train de vie extravagant provoque un malaise. Dès 2011, on s’étonne qu’il empoche un salaire sept fois supérieur à celui de son homologue de Toyota.

Carlos Ghosn n’en a cure. Il en rajoute. En 2016, il célèbre son second mariage au Château de Versailles, à Paris. Le couple Ghosn et leurs invités batifolent parmi une centaine d’acteurs en costume du XVIIIe siècle. «Nous voulions quelque chose de simple, d’authentique, explique sans rire son épouse, Carole Nahas. Nous voulions que les invités aient l’impression d’être à la maison.»7

La fête se veut un hommage à la reine Marie-Antoinette, guillotinée par la Révolution française. Le buffet propose une débauche de desserts extravagants, incluant une grande variété de brioches. Il s’agit d’un clin d’oeil à la reine qui se serait écriée, en apprenant que le peuple de Paris n’avait plus de pain: «qu’il mange de la brioche, alors».

Mais il y a pire que l’arrogance des maitres du monde. Super Carlos devient paranoïaque. Au Japon, il demande souvent qu’on inspecte sa résidence et son bureau, à la recherche d’instruments d’écoute électronique. En janvier 2011, en direct à la télévision française, il accuse trois ingénieurs de Renault d’espionnage au profit de la Chine. «Faites-nous confiance! s’exclame-t-il. Nous ne sommes pas des amateurs.»

Les accusations se dégonflent très vite. Renault doit payer des millions $ aux ingénieurs dont la réputation a été salie. Furieux, le porte-parole du gouvernement français, François Baroin, ne mâche pas ses mots. «Je ne trouve pas normal qu’une immense entreprise comme celle-ci ait basculé dans un amateurisme et une affaire de Bibi Fricotin* et de barbouzes de troisième division.»

Peu importe. Carlos Ghosn s’en tire indemne, en faisant porter la responsabilité à son numéro deux, Patrick Pelata.

La foudre est tombée tout près, comme on dit. Mais Carlos Ghosn ne perd rien pour attendre. La chute sera vertigineuse.

La chute vertigineuse

À l’été 2018, Nissan ouvre dans le plus grand secret une enquête interne au sujet de Carlos Ghosn. Grisé par l’air raréfié des sommets, le «patron des patrons» ne voit rien venir. Au mois d’août, lorsqu’une secrétaire du Brésil lui confie qu’un enquêteur est venu poser des questions étranges, il ne se méfie même pas.

Le 19 novembre 2018, l’avion privé de Ghosn se pose à l’aéroport de Tokyo. Business as usual. Sauf que cette fois, une équipe de procureurs montent à bord pour... le placer en état d’arrestation. Surprise totale. Sur le coup, le PDG croit même à un malentendu. «Appelez Nissan!» répète-t-il.8 

La justice nippone accuse Carlos Ghosn de malversations financières. Plus précisément, elle soutient qu’il a caché au fisc environ la moitié des 88 millions $ qu’il a touché à titre de PDG de Nissan, de 2011 à 2015. Sans parler des possibles détournements de fonds pour l’achat d’appartements à Amsterdam, New York, Rio de Janeiro et Beyrouth.

Super Carlos se retrouve bien seul. Personne ne veut essayer d’attraper un couteau qui tombe. Le conseil d’administration de Nissan le limoge le 22. Celui de Mitsubishi suit le 26. Le nouveau PDG de Nissan déplore que l’Alliance ait accordé «autant d’autorité à une seule personne». Il évoque le «côté sombre de Carlos Ghosn». Il se demande s’il faut le considérer comme un «homme charismatique» ou un «tyran». 

Ghosn doit se pincer pour se convaincre qu’il ne rêve pas. Quelques jours plus tôt, le 8 novembre, il se faisait applaudir par le président français, Emmanuel Macron, dans une usine Renault. Soudain, il se retrouve dans l’un des pénitenciers les plus durs du Japon. La cellule est minuscule. L’éclairage est maintenu en permanence. Il n’y a même pas un vrai matelas pour dormir.

Au début de janvier, la justice nippone refuse de libérer le prisonnier sous caution. On craint qu’il en profite pour quitter le pays. Et si ses conditions de détention s’améliorent, l’avenir ne s’annonce guère réjouissant. Le Japon possède l’un des systèmes de justice les plus sévères du monde. Plus de 99% des accusés finissent par être jugés coupables.

Du fond de sa prison, Carlos Ghosn aura le temps de méditer sur une phrase de sa biographie intitulée «Citoyen du monde». «Le jour où on pense à partir, écrivait-il, il faut bien choisir son moment et partir au sommet.»

Pour une fois, il aurait dû suivre son propre conseil.

* Personnage d’une bande dessinée très ancienne.

Notes

  1. Who Is Carlos Ghosn and Why Is He in Trouble? The New York Times, 21 novembre 2018.
  2. La chute de Carlos Ghosn, le patron français qui se croyait intouchable, Mediapart, 19 novembre 2018.
  3. Carlos Ghosn, le goût de la démesure, Le Monde, 7 décembre 2018.
  4. Le côté obscur de l’ère Carlos Ghosn, L’Obs, 20 novembre 2018.
  5. Après les suicides, le Technocentre Renault raccourcit ses journées, Ouest France, 4 octobre 2007.
  6. Un salarié de Renault s’est suicidé lundi sur son lieu de travail, Le Monde, 24 avril 2013.
  7. Carlos Ghosn, Révélations sur son argent, le Journal du Dimanche, 24 novembre 2018.
  8. Carlos Ghosn, le prisonnier du Kosuge, Le Point, 16 janvier 2019.

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UN COUP MONTÉ?

À la fin, il semble que la cupidité ait fragilisé Super Carlos. Après tout, Monsieur n’en avait jamais assez. Il ne cessait de répéter que son salaire annuel de 15 ou 20 millions $ était insuffisant. Même en public. «Des Ronaldo et des Messi qui gagnent des fortunes, on accepte. Mais pas dans les entreprises, se désolait-il encore, l’été dernier.

Dans les faits, l’argent ne constituait peut-être qu’un prétexte. À tort ou à raison, beaucoup de Japonais soupçonnaient Carlos Ghosn de vouloir fusionner Renault et Nissan, après 19 années d’alliance.2 À leurs yeux, la fusion complète aurait fait passer un fleuron de l’industrie japonaise sous contrôle étranger, puisque Renault détient 43,4 % des actions de Nissan...3

Super Carlos était un roi de la mondialisation effrénée, mais les temps ont changé. La montée des inégalités et l’onde de choc de crise financière de 2008 ont engendré une colère planétaire. Entre les pays, la méfiance devient la règle. Au Forum économique de Davos, l’endroit où Super Carlos triomphait naguère, l’heure n’est pas à la fête. Neuf participants sur 10 craignent désormais des guerres commerciales de grande envergure.4

«Je ne suis pas un extraterrestre mais un multiterrestre», plaisantait souvent Carlos Ghosn. Ça lui a valu un brutal retour sur terre.

Notes

  1. Carlos Ghosn, l’onde de choc planétaire, Le Point, 22 novembre 2018.
  2. Carlos Ghosn ou la faillite de la gouvernance à la française, Mediapart, 24 novembre 2018.
  3. Carlos Ghosn, l’onde de choc planétaire, Le Point, 22 novembre 2018.
  4. Panic is on the Agenda at Davos — But It’s Too Little Too Late, The Guardian, 23 janvier 2019.

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CARLOS GHOSN EN SIX DATES 

9 mars 1954

Naissance au Brésil dans une famille dont le grand-père paternel est d’origine libanaise

Juin 1978

Il obtient son diplôme de l’École polytechnique de Paris. Il travaille chez Michelin, puis chez Renault.

Mars 1999

Il est envoyé par Renault pour redresser Nissan, qui traverse alors de graves difficultés financières. Il orchestre l’alliance entre Renault et Nissan.

29 avril 2005

Il devient le PDG de Renault, après avoir été nommé PDG de Nissan. Il est le seul humain à diriger deux des 500 plus grandes entreprises du monde.

20 octobre 2016

Il prend la tête de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, qui devient l’année suivante le numéro Un mondial de l’automobile

19 novembre 2018

Arrestation pour fraude fiscale au Japon

Source : Courrier international