Robert Mugabe

Huit mois après sa chute, mais que fait donc Robert Mugabe?

HARARE — Omniprésent dans la vie du Zimbabwe pendant près de quarante ans, l’ex-président Robert Mugabe s’est fait très discret depuis le coup de force de l’armée et de son parti qui l’ont contraint à la démission il y a huit mois. Depuis huit mois, qu’est donc devenu le fragile nonagénaire?

Dernier direct

Lorsque les généraux ont placé le chef de l’État et son épouse Grace en résidence surveillée dans la nuit du 13 au 14 novembre, sa chute est devenue inévitable.

Mais l’autocrate nonagénaire a résisté jusqu’à la dernière minute. Le 19 au soir, il apparaît en direct à la télévision, entouré de tout l’état-major en treillis, pour ce que tout le monde pense être l’annonce de son départ.

De son anglais désuet, il lit péniblement une déclaration dans laquelle il reconnaît les «inquiétudes» des militaires.

Mais à la stupéfaction générale, il assure que leur intervention ne remet pas en cause son autorité et rend l’antenne sans glisser un mot de son avenir.

Il faudra encore attendre deux jours, et la menace d’un vote de destitution au parlement, pour qu’il jette les gants.

Visite médicale

Le 15 décembre, Robert Mugabe est repéré en public pour la toute première fois depuis sa retraite. Un photographe de l’AFP le surprend dans un hôpital de Singapour à la faveur d’une de ses nombreuses visites médicales asiatiques.

Une brève apparition, le temps de sortir d’un ascenseur de l’hôpital Gleneagles et de s’engouffrer dans sa voiture, entouré d’une escorte de taille encore très présidentielle.

Un porte-parole du gouvernement précise alors que son séjour dans la cité État est payé par le contribuable zimbabwéen, comme il sied à son rang d’ancien chef de l’État.

M. Mugabe est de retour à Singapour en juin, prétexte à de nouvelles interrogations sur son état de santé, entre rumeurs de cancer de la prostate, de cataracte ou d’hypertension...

Joyeux anniversaire

Depuis sa retraite politique, le couple Mugabe passe le plus clair de son temps dans la discrétion de leur luxueuse résidence privée de la capitale, le fameux «Toit bleu».

Le 21 février dernier, il y fête son 94e anniversaire.

Finies les bacchanales extravagantes, avec gâteaux géants et vins à foison, que le héros de l’indépendance avait l’habitude d’offrir à son entourage et à un échantillon représentatif de ses «gens» lorsqu’il dirigeait le pays.

Cette année, les célébrations se sont tenues en privé et en petit comité, en costumes et robes de soirée tout de même, ainsi que l’ont révélé plus tard les clichés glissés à la presse.

Règlement de comptes

Robert Mugabe n’a rompu qu’une fois son silence depuis son humiliante démission, lors d’un entretien enregistré accordé à plusieurs télévisions nationales et étrangères.

Sans surprise, il a réglé ses comptes avec ses tombeurs, accusés d’avoir ourdi un «coup d’État» et de «trahison». «Une honte», a-t-il cinglé, «le Zimbabwe ne méritait pas ça».

Le vieil homme a réservé ses coups de griffe les plus violents à son successeur Emmerson Mnangagwa, dont il avait fait un de ses bras droits avant de le révoquer.

«Je n’aurais jamais pensé qu’il serait l’homme qui se retournerait contre moi», lâche-t-il, amer.

Il en a aussi profité pour innocenter son épouse Grace, accusée d’avoir provoqué sa chute pour avoir voulu lui succéder. «Des balivernes», tranche-t-il.

Revanche ?

En mars, une photo de l’ancien président aux côtés d’Ambrose Mutinhiri, un de ses proches qui vient de claquer la porte du parti au pouvoir, suscite l’émoi à Harare.

Ce Mutinhiri vient de créer un nouveau mouvement, le Front patriotique national (NPF), auquel on ne tarde pas à prêter des ambitions pour les prochaines élections générales.

Il n’en faut pas plus pour que beaucoup y voient le signe précurseur d’un retour politique du «camarade Bob».

Leurs craintes, ou leurs espoirs sont toutefois rapidement écartés, le NPF n’est qu’un feu de paille. Robert Mugabe est bien à la retraite. Un de ses proches a même refusé de dire à l’AFP s’il voterait lundi prochain.

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LES DATES-CLÉS DEPUIS L'INDÉPENDANCE

De la Rhodésie au Zimbabwe

En 1965, le premier ministre Ian Smith déclare l’indépendance de la Rhodésie du Sud, non reconnue par Londres, pour sauvegarder les privilèges de la minorité blanche.

De 1972 à 1979, il entraîne le pays dans une guerre contre les nationalistes noirs qui fera au moins 27 000 morts.

Le 18 avril 1980, la Rhodésie devient indépendante, rebaptisée Zimbabwe, après 90 ans de colonisation britannique.

Robert Mugabe, le chef de l’Union nationale africaine du Zimbabwe (Zanu), est premier ministre et son partenaire de lutte Joshua Nkomo, chef de l’Union populaire africaine du Zimbabwe (Zapu), ministre de l’Intérieur.

En février 1982, M. Nkomo, accusé de complot, est limogé. La répression de ses partisans dans son fief du Matabeleland (sud-ouest) fait 20 000 morts.

Fin 1987, Robert Mugabe devient président après une réforme constitutionnelle. Deux ans plus tard, Zanu et Zapu fusionnent pour former la Zanu-PF, parti unique qui renonce en 1991 au marxisme-léninisme et adopte l’économie de marché.

Violente réforme agraire 

Le 28 février 2000, les vétérans de la guerre d’indépendance commencent à occuper les fermes appartenant à la minorité blanche, après le rejet d’un projet de Constitution qui devait renforcer les pouvoirs du président et permettre d’exproprier les fermiers blancs sans indemnisation.

Plus de 4000 des 4500 agriculteurs blancs du pays sont dépouillés de leurs exploitations.

Mugabe s’accroche 

En mars 2002, Robert Mugabe est réélu lors d’un scrutin contesté, marqué par de multiples violences.

En mars 2008, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC, opposition) gagne le contrôle du Parlement. Son chef Morgan Tsvangirai devance Robert Mugabe au premier tour de la présidentielle, mais renonce à disputer le second face à la répression. Robert Mugabe est réélu et remporte à nouveau la présidentielle en 2013.

La même année, l’Union européenne (UE) commence à normaliser ses relations avec le Zimbabwe en levant la plupart des sanctions imposées depuis 2002 pour protester contre la violence politique et les atteintes aux droits de l’Homme.

Purge 

Fin 2014, le chef de l’État, reconduit à la tête de la Zanu-PF, intronise son épouse Grace à la présidence de sa puissante Ligue des femmes.

Il conduit ensuite une vaste purge, limogeant notamment la vice-présidente Joice Mujuru, remplacée par le ministre de la Justice Emmerson Mnangagwa.

Le 14 avril 2016, le MDC rassemble plus de 2000 manifestants à Harare lors de la plus importante marche organisée en une décennie contre Mugabe.

Le 6 novembre 2017, Emmerson Mnangagwa, dont le poste est convoité par la Première dame, est limogé et fuit le pays.

Coup de force de l’armée

Le 13 novembre, le chef de l’armée dénonce l’éviction du vice-président et prévient que l’armée pourrait «intervenir» si la «purge» ne cesse pas.

Dans la nuit du 14 au 15 novembre, des blindés prennent position à Harare. Le chef de l’État est placé en résidence surveillée avec sa famille.

Le 19 novembre, la Zanu-PF démet M. Mugabe de ses fonctions et exclut son épouse.

Le 21 novembre, Robert Mugabe démissionne alors que le Parlement débat de sa destitution.

Trois jours plus tard, Emmerson Mnangagwa prête serment pour lui succéder et promet de lutter contre la corruption et de réduire la pauvreté.

Le 29 novembre, le pasteur Evan Mawarire, poursuivi pour tentative de renversement du gouvernement après les manifestations de 2016, est acquitté.

Le 14 février 2018, le chef historique de l’opposition Morgan Tsvangirai décède d’un cancer, laissant un parti déchiré à cinq mois et demi des élections.

Le 23 juin, Emmerson Mnangagwa échappe à un attentat à la grenade lors d’une réunion électorale à Bulawayo (sud, fief de l’opposition) qui tue deux de ses gardes du corps.