Haïti, dix ans après le séisme: voici pourquoi le pays a tant de mal à se relever

Jean-François Savard
Professeur agrégé, École nationale d'administration publique (ENAP)
Joseph Jr Clormeus
Doctorate candidate in public administration, École nationale d'administration publique (ENAP)
Emmanuel Sael
Doctorant en administration publique, École nationale d'administration publique (ENAP)
Le 12 janvier 2010, Haïti a été frappé par un tremblement de terre d’une magnitude de 7,3 sur l’échelle de Richter. Plus de 300 000 personnes ont été tuées, plusieurs centaines de milliers blessées et près de 1,5 million privées de logement.

Ce jour-là, l’espace de travail qu’occupait habituellement au ministère de l’Éducation nationale mon collègue Joseph Jr Clorméus, qui cosigne cet article, s’est complètement effondré. Ce denier a assisté à un spectacle apocalyptique : des collègues avaient perdu la vie tandis que d’autres se faisaient amputer pour pouvoir échapper à une mort certaine sous les décombres. À l’extérieur, des cadavres jonchaient les rues de la capitale tandis que le spectacle sinistre et effroyable de sang mêlé au béton et à la poussière s’offrait au regard désolé d’une population traumatisée.

Dix ans et des milliards de dollars dépensés dans le pays plus tard, Haïti ne s’est jamais relevé de cette catastrophe.

Deux facteurs principaux expliquent, selon nous, l’ampleur de ce drame : la faiblesse des institutions publiques haïtiennes, dont mes collègues et moi avons analysé le manque d’imputabilité dans cet article, et la désorganisation de l’aide internationale, particulièrement des ONG.

Une aide internationale désorganisée

À la faiblesse de l’administration publique haïtienne, s’ajoute la désorganisation de l’aide internationale. À la suite d’un décret adopté en 1989 (qui modifiait l’article 13 de la loi de 1982 régissant les ONG) la responsabilité de la coordination et de la supervision des activités des ONG sur le territoire de la République d’Haïti a été confiée au ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE).

Au lendemain du tremblement de terre, plusieurs études faisaient état de la présence de milliers d’ONG dans le pays. Or, sur sa liste officielle, le MPCE reconnaissait à peine 300 d’entre elles. On peut ainsi conclure que la majorité de ces ONG intervenaient dans la quasi-clandestinité.

Par ailleurs, comme plusieurs études l’ont démontré, et comme nous avons pu le constater sur le terrain, l’aide de la communauté internationale qui s’est déployée immédiatement après le séisme dans les lieux affectés n’était pas préparée pour relever un défi humanitaire d’une telle amplitude. Il n’y a eu aucune coordination dans les interventions des pays amis de manière à optimiser les efforts en faveur des sinistrés. On a assisté à une grande désorganisation humanitaire, voire à un échec de la communauté internationale qui a dû improviser de manière inefficace la cogestion d’une catastrophe.

Présents sur le terrain dès 2012, nous avons pu observer que la majorité des ONG débarquaient en Haïti non pas pour répondre à un besoin exprimé par le gouvernement haïtien, mais bien pour servir leurs propres intérêts, comme le relate d’ailleurs la Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières. Il n’y avait aucune coordination entre elles, ni de coordination avec le gouvernement. Par ailleurs, bien que les forces de l’ONU déployées avec la MINUSTAH aient été présentes en Haïti, les effectifs étaient fragmentés et opéraient selon des modèles et des valeurs souvent incompatibles. L’organisation de l’aide a été plutôt inefficace. Voire nuisible : le scandale de la réintroduction du choléra en Haïti est assez éloquent à cet égard.

L’après-tremblement de terre

Malgré le fait que des milliards de dollars aient été dépensés dans le pays, selon des rapports internationaux, cinq ans après la catastrophe, des débris gisaient encore dans les rues, des milliers de personnes vivaient encore dans des camps de réfugiés et la majorité des édifices publics n’étaient pas reconstruits.

Tout ceci témoigne des sérieuses difficultés de coordination sur le terrain.

Dix ans plus tard, les défis sont encore immenses pour l’État haïtien, puisqu’il lui faut développer des politiques de construction qui s’intègrent dans une certaine vision de l’urbanisme. Il doit aussi reconstruire les archives des institutions publiques qui ont été endommagées ou qui ont disparu, mettre en place une politique de la mémoire pour que les générations post-séismes apprennent du passé, élaborer et mettre en œuvre un plan d’urgence pour les catastrophes naturelles, concevoir et implanter des politiques ainsi que des espaces adaptés pour les personnes handicapées.

On voit aujourd’hui que les pratiques de développement international s’inspirent d’une perspective d’accumulation de richesse donnant priorité aux intérêts du secteur privé. Les initiatives prises par le Canada d’orienter son aide vers le développement du secteur minier et de zones franches en Haïti en témoignent.

De plus, la décision du Canada de geler le financement de nouveaux projets en Haïti pose plusieurs questions : pourquoi choisir de lâcher Haïti dans un contexte aussi difficile ? Est-ce qu’une telle décision vise à mettre l’État haïtien face à ses responsabilités ou à déresponsabiliser tout simplement le gouvernement canadien par rapport à l’échec de l’aide internationale dans ce pays ? Est-ce un aveu d’impuissance face aux faiblesses institutionnelles profondes de l’État haïtien ?

En fait, une décennie plus tard, notre regard sur le 12 janvier 2010 pose une question aussi troublante que fondamentale : l’administration publique haïtienne et la communauté internationale ont-elles réellement tiré des leçons des conséquences du tremblement de terre ?

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

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