Guerre au Yémen: les bombes, la lèpre et le choléra

La guerre du Yémen, c’est le conflit oublié. Le cauchemar humanitaire. Les millions de personnes livrées à la famine, au choléra et même à la lèpre. Survol d’un incendie qui menace d’enflammer le Moyen-Orient, en cinq dates.

25 février 2012: le «patron» est parti

Au début de l’année 2011, des manifestations monstres ont balayé des dictateurs en Tunisie et en Égypte. Mais au Yémen, le président Ali Abdullah Saleh s’accroche. Celui qu’on surnomme «le patron» se paye même des contre-manifestants. Les volontaires reçoivent la rondelette somme de 150 $ par jour. Environ 50 fois le salaire moyen!

Dans un premier temps, la «révolution» yéménite se veut pacifique. Un tour de force, dans un pays où des millions d’armes circulent. Peu importe. Le président ordonne de tirer sur la foule. Le carnage atteint un sommet à Taïz, le 30 mai, alors que des manifestants campent sur la place centrale. En pleine nuit, des tanks écrabouillent tout ce qui se trouve sur l’aire de camping improvisée. On relève des centaines de morts. Des milliers de blessés.

Depuis des années, le président Saleh joue sur tous les tableaux. D’un côté, il reçoit de l’argent des États-Unis pour combattre Al-Qaida. De l’autre, il embauche des djihadistes recherchés dans sa garde présidentielle! (1) Au besoin, pour brouiller les pistes, Monsieur fait «effacer» ses anciens alliés, sur les photos d’archives. 

Cette fois, l’apprenti sorcier a pourtant déchainé des forces qu’il ne peut plus contrôler. Le Yémen s’enfonce dans le chaos. Le 3 juin, dans la capitale, une bombe dévaste la mosquée du complexe présidentiel. Gravement blessé, Saleh doit s’éclipser. Puis, il quitte le pays, le 25 février 2012.

Peu de gens se bousculent pour lui rendre hommage. «M. Saleh est un kleptomane qui a volé des milliards de dollars, peut-être des dizaines de milliards de dollars, dira l’ambassadeur des États-Unis. […] Rien ne pouvait fonctionner sans lui, parce que tout reposait sur sa personne ou sur sa famille.» (2) 

Ça ne fait rien. Le «patron» n’a pas dit son dernier mot. Réfugié en Arabie Saoudite, il planifie son retour… Les mauvaises langues disent qu’il veut récupérer le fusil d’assaut AK-47, en or massif, que lui avait offert son «pote», le président irakien Saddam Hussein...

20 janvier 2015: les extraterrestres DANS la capitale!

Le 20 janvier 2015, les rebelles houthis s’emparent de Sanaa, la capitale du Yémen. Autant dire que la ville est tombée aux mains des extraterrestres. Leur mouvement vient des régions pauvres du nord-ouest. Ses combattants font partie de la minorité zaïdite*, un courant de l’Islam chiite différent de celui qui domine en Iran. On les compare parfois à une version light des talibans, mais ils cherchent plutôt leur modèle du côté du Hezbollah libanais. (3)

Les Houthis reviennent de loin. «Nous avons dû nous habituer à manger les feuilles des arbres», explique leur porte-parole, Daifullah al-Shami. Il n’y avait pas de médicaments. Pour désinfecter les blessures, nous utilisions des mixtures à base d’herbe. Souvent, ça ne fonctionnait pas. Les enfants mouraient de faim. Un jour, je suis entré dans une maison qui venait d’être touchée par l’obus d’un tank. […] Il y avait du sang partout. Sur la cuisinière. Les murs. Partout.» (4)

L’insurrection houthie a commencé en… 2004, en réaction à la corruption du gouvernement et à l’invasion américaine de l’Irak. Elle a connu des hauts et des bas. Mais cette fois, elle s’allie avec celui qui était naguère considéré comme le diable en personne: l’ancien président Ali Abdullah Saleh! Le «patron» contrôle encore plusieurs unités d’élite de l’armée régulière. Grâce à son aide, les Houthis progressent de manière fulgurante. (5)

À l’automne 2015, la rébellion est aux portes d’Aden, le grand port du sud où le gouvernement «officiel» s’est réfugié.  L’Arabie Saoudite hausse le ton. Elle accuse l’Iran de soutenir les Houthis. Pas question que le Yémen s’ajoute à un «arc chiite» comprenant l’Iran, la Syrie, l’Irak et le Liban. 

La panique s’empare des ambassades occidentales. Les diplomates en fuite abandonnent des dizaines de véhicules sur le parking de l’aéroport d’Aden. (6) Apparemment, ils prennent au sérieux le cri de guerre inscrit sur la bannière des Houthis: «Dieu est grand! Mort à l’Amérique! Mort à Israël! Maudit soient les Juifs! Victoire à l’Islam!» (7) Un court documentaire est consacré aux conséquences du bombardements.

Le 20 janvier 2015, les rebelles houthis s’emparent de Sanaa, la capitale du Yémen. Autant dire que la ville est tombée aux mains des extraterrestres...
Des hommes scandent des slogans armés de leur Kalachnikov dans la ville de Sanaa.

26 mars 2015: le prince féroce passe à l’attaque

Dans la nuit du 25 mars, une coalition de 10 pays arabes menée par l’Arabie Saoudite lance l’opération «Tempête décisive» sur le Yémen. Théoriquement, la grande armée semble invincible. 140 avions de combats. 150 000 soldats. Plusieurs navires de guerre.

Le nouvel homme fort de l’Arabie Saoudite, Mohammed ben Salmane, alias le «prince féroce», déborde de confiance. La guerre sera vite terminée. Il en fait une affaire personnelle. Au besoin, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne lui fourniront des armes. Beaucoup d’armes.

Au début, la coalition progresse vite. Le 17 juillet, elle annonce triomphalement qu’elle contrôle la province d’Aden. À la mi-août, cinq provinces du sud sont «libérées». Mais la guerre finit par s’enliser. Les combattants houthis sont endurcis par des années de guérilla. Ils connaissent le terrain.

À défaut de pouvoir triompher, l’Arabie Saoudite va punir les régions rebelles. Les bombardements seront sans pitié. En particulier pour la province de Saada, dans le nord-ouest, le «berceau» de la révolte houthie. L’aviation vise les ponts. Les ports. Les carrefours névralgiques. Les marchés publics. Au point où l’on évoque une «guerre économique». (8)

L’économie s’effondre. Des millions de personnes manquent de tout. Le choléra fait des milliers de victimes. On recense des centaines de cas de lèpre. «[…] Au Yémen, ce ne sont pas la sécheresse ou les inondations qui causent la catastrophe, résume la coordonnatrice des Nations Unies, Lise Grande. Ici, c’est la guerre qui engendre la famine et plusieurs cas de choléra.» (9)

Bienvenue au XXIe siècle. La famine est redevenue une arme de guerre. 

4 décembre 2017: «Nous avons exécuté le traitre»

Le Yémen n’existe plus. Au nord, les Houthis sont solidement établis. Au centre, le gouvernement «officiel» se cramponne à la ville d’Aden et à quelques provinces. Dans les régions peu peuplées de l’est, les djihadistes d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) font la loi. C’est ce groupe qui a revendiqué le massacre de la rédaction du journal Charlie hebdo, en janvier 2015, à Paris.

Les belligérants s’accusent mutuellement de crimes de guerre. Selon un rapport des Nations Unies, toutes les parties utilisent des enfants soldats pour regarnir leurs armées décimées. «La plupart de ces enfants ont entre 11 et 17 ans, peut-on y lire. Mais certains seraient recrutés dès l’âge de 8 ans.» (10)

Entretemps, les relations entre les Houthis et l’ancien président Saleh se détériorent. Le «patron» a entrepris de négocier un rapprochement avec l’Arabie Saoudite. Le 4 décembre, il est assassiné d’une balle dans la tête. Les Houthis diffusent les images du cadavre comme un trophée de chasse. «Nous annonçons la fin de la milice de la trahison et la mort de son chef», explique le communiqué officiel.

La guerre continue. Entre 12 et 18 millions de personnes sont menacées par la famine. Parfois, une horreur pire que les autres parvient à émouvoir l’opinion internationale. Le 9 août 2018, l’aviation saoudienne bombarde un autobus scolaire. L’attaque fait 54 morts, dont 44 enfants. Pour une fois, les images provoquent une vive réaction dans le monde. L’acteur Jim Carrey parle même d’un «crime». 

En coulisses, on dit que l’Iran et les conseillers du Hezbollah libanais suggèrent aux dirigeants houthis de négocier la paix. Rien à faire. Pour ces derniers, l’affrontement avec l’Arabie Saoudite est devenu un «combat à mort». Ils évoquent la guerre du Vietnam. Ils annoncent que le Yémen constitue le bourbier qui provoquera la chute de la monarchie en Arabie Saoudite. 

Le ministre houthi des Affaires étrangères, Hussein al-Ezzi, résume le duel avec l’Arabie Saoudite de manière limpide: «Soit ils nous brisent, soit c’est nous qui allons les briser». (11)

14 septembre 2019: les drones contrattaquent

Pour l’Arabie Saoudite, l’aventure yéménite tourne au désastre. Chaque année de guerre lui coûte entre 60 et 70 milliards $. (12) Autant que le PNB du Yémen. Non seulement, le conflit n’a pas affaibli l’Iran, mais il a contribué à resserrer les liens entre cette dernière et les Houthis. 

La guerre s’étend. Des missiles Scud, tirés depuis les régions houthies, touchent les aéroports de Riyad et de Jeddah, en Arabie Saoudite. Près du détroit d’Ormuz, les attaques contre des pétroliers se multiplient. Chaque incident menace de provoquer un affrontement direct entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. 

La belle coalition arabe se fissure. En juillet 2019, les Émirats arabes annoncent le retrait partiel de leurs troupes. Ils estiment que la guerre n’est pas «gagnable». Pour couronner le tout, des indépendantistes veulent reconstituer le Yémen du sud, un pays souverain jusqu’en 1990.

«Je pense que [le prince] Mohammed ben Salmane (MBS) souhaite sortir de ce conflit. Néanmoins, il ne veut pas perdre la face, explique le spécialiste du Yémen au CNRS français, François Frison-Roche, dans une entrevue au Monde. […] Sur le plan intérieur, peut-il rester crédible s’il perd un conflit qu’il a commencé?» (13)

Le 14 septembre, au moins 18 drones et sept missiles de croisière frappent des installations pétrolières, en plein coeur de l’Arabie Saoudite. À Abqaiq, la plus grande usine de traitement de brut au monde est endommagée. La fragilité du royaume apparaît soudain au grand jour. Sa production de pétrole chute de moitié. Les marchés internationaux s’affolent, avant de se ressaisir.

Le président Donald Trump accuse l’Iran. Pendant quelques heures, il fait mine d’envisager la guerre. Puis, il se ravise. Qui sait? Peut-être s’est-il souvenu qu’en 2012, une simulation concluait qu’une guerre avec l’Iran serait longue, coûteuse et extrêmement imprévisible? Bref, une aventure de plusieurs centaines de milliards de dollars. Au minimum. (14)

«Il est probable que ces chiffres font blêmir même le plus belliqueux des conseillers de Donald Trump, ironise The Economist. Et si ça ne suffit pas, on peut présumer qu’ils n’enthousiasment pas les électeurs américains.» (15)

Épilogue: la paix?

À la fin, les belligérants épuisés sont peut-être prêts à entendre raison. Le 21 septembre, le président du Conseil politique des Houthis, Mehdi Machat, se déclare favorable à des négociations de paix. (16) En attendant, les grands vainqueurs du conflit restent les vendeurs d’armes. En 2017, selon Amnistie internationale, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont encaissé 10 fois plus d’argent en vendant des armes à l’Arabie Saoudite qu’ils en ont déboursé pour aider le petit Yémen. (17)

Dans une guerre, il y a deux sortes de pays. Ceux qui la font et ceux qui en profitent. 


* Ils représentent environ 40% de la population du Yémen

Le 14 septembre, au moins 18 drones et sept missiles de croisière frappent des installations pétrolières, en plein coeur de l’Arabie Saoudite.

LA TRAGÉDIE DU YÉMEN EN CHIFFRES

60 000 victimes de la guerre, principalement des civils, depuis 2016

5 millions d'enfants du Yémen ne vont pas à l’école, sur un total de 7 millions

1,2 million de personnes atteintes du choléra depuis 2017. Au moins 2500 seraient décédées

18 millions de personnes qui dépendent entièrement de l’aide humanitaire (sur une population de 28 millions)

67,6 milliards $ : dépenses militaires de l’Arabie Saoudite, en 2018. C’est le pays qui dépense le plus pour son armée, par rapport à son produit intérieur brut (8,8%).

400 nouveaux cas de lèpre enregistrés au Yémen, à chaque année

19 278 bombardements recensés sur le territoire du Yémen entre le 26 mars 2015 (début de l’intervention saoudienne) et le 28 février 2019

3,3 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays.

Sources: Perspective Monde (Université de Sherbrooke), yemendataproject.org, Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Organisation mondiale de la santé (OMS), Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED)

Cinq millions d'enfants du Yémen ne vont pas à l’école, sur un total de sept millions.

Notes

(1) For Yemen’s Leader, A Balancing Act Gets Harder, The New York Times, 21 juin 2008

(2) Ali Abdullah Saleh, Strongman Who Helped Unite Yemen, and Divide It, Dies at 75, The New York Times, 4 décembre 2017

(3) Qui sont les acteurs de la guerre au Yémen, Arte TV, Allemagne-France, 6 septembre 2018

(4) «They Break US or We break Them», The New York Times, 4 novembre 2018

(5) Eyeing Return, Yemen’s Ousted Saleh Aids Houthis, Al Arabiya, 23 octobre 2014

(6) Au Yémen, une année de guerre pour rien, Le Monde diplomatique, 1er mars 2016

(7) «They Break US or We break Them», The New York Times, 4 novembre 2018

(8) Is Intentional Starvation the Future of War, The New Yorker, 11 juin 2018

(9) A Visit in the Killing Fiieds of Yemen, Der Spiegel, 25 septembre 2018

(10) Les enfants sont les premières victimes du conflit au Yémen, selon l’Onu, La libre Belgique, 29 août 2018

(11) «They Break US or We break Them», The New York Times, 4 novembre 2018

(12) The Saudis Couldn’t Do it Without Us: The UK True rôle in Yemen’s Deadly War, The Guardian, 18 juin 2019

(13) Les Émirats ont entamé leur repli du bourbier yéménite, Le Monde, 13 juillet 2019

(14) U.S. Simulation Forecasts Perils on Strike At Iran, The New York Times, 20 mars 2012

(15) America and Iran: The Narrowing Gyre, The Economist, 29 juin 2019

(16) Yémen: les rebelles houthis prêts à faire la paix avec l’Arabie, Agence France Presse, 21 septembre 2019

(17) The Saudis Couldn’t Do it Without Us: The UK True rôle in Yemen’s Deadly War, The Guardian, 18 juin 2019