Les autorités du Colorado, dans l’ouest du pays, envisagent de démolir le lycée Columbine, le théâtre en 1999 de l’une des pires tueries de l’histoire américaine.

Face aux tueries qui en inspirent d’autres, l’Amérique cherche la parade

WASHINGTON — Faut-il raser les lieux? Ne pas nommer les tueurs? Les États-Unis cherchent l’attitude à adopter pour éviter que les fusillades les plus sanglantes n’inspirent d’autres individus perturbés en quête de notoriété.

Les autorités du Colorado, dans l’ouest du pays, envisagent de démolir le lycée Columbine. Théâtre en 1999 de l’une des pires tueries de l’histoire américaine, l’établissement est devenu selon elles «une source d’inspiration et de motivation» pour des «tireurs potentiels».

Chaque année, des centaines de personnes cherchent à y entrer, souvent pour satisfaire une «curiosité macabre», mais parfois avec «l’intention de faire du mal», déplore dans une lettre ouverte publiée jeudi par Jason Glass, responsable des écoles du district.

À l’approche du 20e anniversaire du drame, le phénomène s’est intensifié. En avril, une jeune femme armée a semé la peur dans le Colorado, avant d’être retrouvée morte, apparemment suicidée.

Selon le FBI, elle était «fascinée» par le carnage commis le 20 avril 1999 par deux élèves du lycée Columbine, lourdement armés, qui avaient abattu en quelques minutes douze camarades et un professeur avant de se donner la mort.

À l’époque, «il n’y avait aucune directive sur ce qu’il convenait de faire avec le bâtiment», relève Jason Glass. «Aujourd’hui, les experts recommandent de raser les lieux. Comme la fascination morbide pour Colombine a augmenté plutôt que se dissiper, nous pensons qu’il est temps de considérer cette possibilité».

De l’autre côté du pays, à Virginia Beach, quand les policiers et les élus ont rendu longuement hommage début juin aux douze victimes tuées dans un bâtiment municipal, ils ont soigneusement évité de nommer leur tueur.

«Je mets l’accent sur le fait de ne pas mentionner son nom, je ne l’ai fait qu’une fois», a souligné lors d’une interview le chef de la police James Cervera, en faisant référence au «suspect», au «tireur», ou encore à «cet individu».


Cette année, pour souligner les 20 ans de l'événement macabre, une cérémonie officielle s'est déroulée près du parc du lycée.

«Contagion» 

Dans les deux cas, l’objectif est d’éviter un «effet d’imitation», constaté par de nombreux chercheurs après les fusillades les plus médiatisées.

Professeure de mathématiques et de modélisation à l’université d’Arizona, Sherry Towers a compilé des données sur des fusillades meurtrières et leur a appliqué le même modèle que pour les épidémies.

Elle a mis en avant un «effet contagieux» pour celles ayant été couvertes par les médias nationaux et constaté un pic des répliques en moyenne deux semaines après la tuerie initiale.

«On a posé l’hypothèse que la médiatisation pouvait jouer un rôle auprès des individus à risque», explique-t-elle à l’AFP.

«D’après mes recherches, certains auteurs de bains de sang sont autant, voire plus, cités dans les médias que Tom Cruise ou Brad Pitt», confirme Adam Lankford, professeur de criminologie à l’université d’Alabama.

Or, «des gens qui se sentent négligés préfèrent parfois attirer une attention négative plutôt qu’aucune attention», poursuit le criminologue. «Ils se disent : un inconnu comme moi a réussi à devenir célèbre avec ce type d’actes».

«Sans nom» 

Selon l’universitaire, il existe «une prise de conscience de plus en plus grande» de ce danger, notamment parmi les policiers qui désormais prononcent le moins possible le nom des tueurs.

La Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern a adopté la même attitude après les fusillades dans deux mosquées de Christchurch en mars, qui ont fait 51 morts.

Évoquant le suprémaciste blanc auteur du carnage, elle a déclaré : «C’est un terroriste. C’est un criminel. C’est un extrémiste. Mais quand je parlerai, il sera sans nom».

Ces efforts sont «bien intentionnés», mais ils risquent d’achopper sur le poids grandissant des réseaux sociaux, relève toutefois Sherry Towers.

Si son nom n’a pas été beaucoup cité, l’Australien qui a perpétré le massacre de Christchurch a diffusé en direct une vidéo de son attaque sur Facebook live.

Quelques semaines plus tard, un Américain ouvrait le feu dans une synagogue de Californie, tuant une fidèle et blessant trois autres personnes. Dans une lettre mise en ligne peu avant l’assaut, il citait l’Australien par son nom, comme source d’inspiration.