Une nouvelle analyse montre que pour les personnes en bonne santé, les bénéfices cardiovasculaires de l'aspirine sont à peu près contrebalancés par le risque accru d'hémorragie, notamment dans le cerveau et les intestins.

De l'aspirine tous les jours en prévention? Ce n'est pas sans risque

WASHINGTON — Aux États-Unis, des millions de gens en bonne santé prennent une faible dose d'aspirine tous les jours, dans le but de réduire le risque de crise cardiaque ou d'accident vasculaire cérébral (AVC).

Mais de plus en plus d'études remettent en cause cette stratégie, en particulier depuis l'an dernier, en mettant à jour les risques sous-estimés de l'aspirine, un médicament qu'on trouve dans de nombreuses salles de bains, mais qui peut provoquer des hémorragies.

Une nouvelle analyse, publiée mardi par la revue de l'Association médiale américaine (Jama), montre que pour les personnes en bonne santé, les bénéfices cardiovasculaires de l'aspirine sont à peu près contrebalancés par le risque accru d'hémorragie, notamment dans le cerveau et les intestins.

«Il n'y a aucune raison pour les gens en bonne santé de prendre de l'aspirine de façon routinière», dit à l'AFP l'auteur principal de l'analyse, le cardiologue Sean Zheng, au King's College de Londres.

«Nos données montrent qu'il existe un risque réel. Les gens ne doivent pas en prendre en pensant que c'est complètement bénin», ajoute le médecin.

Les risques restent très faibles : les maladies cardiovasculaires sont des événements rares chez les personnes sans antécédent, tout comme le risque d'hémorragie en cas de prise d'aspirine.

Sur 265 personnes traitées avec de l'aspirine pendant cinq ans, un seul problème cardiovasculaire serait évité, selon l'analyse publiée mardi. Mais un patient sur 210 traité avec de l'aspirine souffrira d'une hémorragie grave.

À l'échelle d'un cardiologue, ces chiffres sont relativement insignifiants. Mais, insistent les chercheurs, c'est à l'échelle d'une population que cette différence prend de l'importance, a fortiori aux États-Unis où une étude de 2015 estimait à 47 % la proportion d'Américains en bonne santé prenant de l'aspirine régulièrement.

Un dilemme individuel

L'aspirine fluidifie le sang, ce qui empêche la formation de caillots et permet de réduire le risque d'infarctus ou d'AVC.

Pour les personnes ayant déjà eu un de ces problèmes, l'efficacité préventive de la microdose quotidienne d'aspirine ne fait pas débat; la possibilité d'empêcher le prochain AVC l'emporte sur le risque d'hémorragie.

C'est pour les personnes sans antécédent, et pour qui le risque est faible ou difficile à établir, que la controverse existe.

Aux États-Unis, depuis 2016, les préconisations très suivies de l'U.S. Preventive Services Task Force conseillent l'aspirine pour les quinquagénaires ayant un risque calculé de 10 % de crise cardiaque ou d'AVC dans les dix années suivantes.

Mais en Europe, l'aspirine est recommandée seulement pour ceux qui ont déjà eu un problème cardiaque.

Trois grands essais cliniques, publiés en 2018, ont mis à mal les préconisations américaines. Elles ont conclu que les comprimés n'étaient pas utiles, voire nocifs, pour les personnes à faible risque et diabétiques. Le risque d'hémorragie interne était inquiétant pour les septuagénaires.

L'analyse publiée mardi est une méta-analyse : elle reprend 13 essais cliniques rigoureux réalisés de 1998 à 2018 et tire des conclusions fondées sur l'ensemble des essais, portant sur 164 000 participants. Cette méthode gomme les incertitudes liées à chaque étude, afin d'identifier plus solidement un effet.

Que faire concrètement de ces données?

Des médecins expliquent que d'autres méthodes pour réduire les risques cardiovasculaires doivent être recommandées en priorité : arrêter de fumer, faire de l'exercice physique, améliorer son alimentation...

Ensuite, la conversation peut intervenir au cas par cas pour résoudre le dilemme sur l'aspirine : «Pour certains patients, la balance peut pencher plus clairement d'un côté ou de l'autre», commente Stephen Evans, professeur de pharmacoépidémiologie à la London School of Hygiene & Tropical Medicine.

«L'opinion des patients sur la balance entre risques et bénéfices doit être prise en compte», estime aussi Kevin McConway, statisticien à The Open University.

L'analyse ne trouve en revanche aucun lien, dans un sens ou dans l'autre, avec le cancer, alors que plusieurs études récentes ont conclu que l'aspirine réduisait l'incidence des cancers, notamment du colon.

Sean Zheng n'a pas d'explication à cette contradiction, mais ses chiffres sont clairs, selon lui : «je suis assez sûr que l'aspirine n'a pas d'effet sur le cancer». Des essais cliniques plus longs pourront trancher cette autre question.