«Plus de page trois », peut-on lire sur le t-shirt de la députée britannique Caroline Lucas, en 2013.

Code vestimentaire chez les élus: que fait-on ailleurs dans le monde?

Le débat autour de l’habillement de Catherine Dorion trouve des échos dans d’autres parlements du monde. Les règles du code vestimentaire à l’endroit des élus (surtout des femmes) ne sont pas nécessairement «fixes» et engendrent parfois des rappels à l’ordre, voire un interdit de pénétrer dans les chambres législatives.

Rappelons que des députés auraient menacé d’intervenir en chambre auprès du président pour exclure la députée solidaire, jeudi dernier, alors qu’elle s’est présentée à l’Assemblée nationale vêtue d’un coton ouaté orange. Catherine Dorion a décidé par elle-même de quitter le Salon bleu. Selon ces députés, elle ne respectait pas le décorum et les consignes vestimentaires données à l’ouverture des travaux parlementaires.

Cette affaire survient une semaine après que Catherine Dorion ait publié sur son compte Facebook, à l’occasion de l’Halloween, une photo d’elle « déguisée en députée » portant tailleur et talons aiguilles.

Si certains «scandales» éclatent parce que des députés décident d’utiliser leurs vêtements comme des signes pour faire passer un message politique, ils trouvent également leur origine dans la tendance genrée qu’ont les parlements à vouloir encadrer l’habillement des femmes.

Voici un tour d’horizon à partir des cas du Royaume-Uni, de la France et des États-Unis.

Grande-Bretagne, le bon usage prévaut

Tout comme au Québec, il n’existe pas de code vestimentaire précis au parlement britannique (Westminster). La norme dicte que les élus doivent respecter les Règles de comportement et de courtoisie de la Chambre des Communes.

Ces règles stipulent que la façon de s’habiller doit témoigner du « respect pour la Chambre et pour sa position centrale dans la vie de la nation ». Si l’usage voulait auparavant que « les hommes portent vestes et cravates » et qu’« un niveau similaire de formalité doit être observé par les femmes », des changements apportés à ces règles en 2018 ont exclu l’obligation de la cravate. Rien n’est désormais précisé pour les femmes.

Les modifications au code vestimentaires sont parfois accélérées par des accidents météorologiques. Avant les canicules de l’été 2017, il était impossible pour un homme politique de s’exprimer s’il ne portait pas de cravate. Mais le président de la Chambre des communes à l’époque, John Bercow, s’est saisi de ce prétexte – les députés étouffaient littéralement sous la chaleur écrasante – pour remettre les règles au goût du jour : « Tant qu’un parlementaire arrive à la Chambre habillé de manière correcte, la question de savoir s’il porte une cravate ou non n’est pas très importante. »

Cette question, typiquement masculine, a fait couler moins d’encre que celle de l’habillement des femmes politiques. Malgré leur respect du « niveau similaire de formalité » exigé, Barbara Castle, Margaret Thatcher et Theresa May et d’autres ont été critiquées au fil des ans pour leurs vêtements aux couleurs vives, leurs talons hauts « excentriques » ou le choix de porter des tenues de maternité.

Les députées britanniques n’ont pas attendu Catherine Dorion pour attirer l’attention publique en s’habillant à l’encontre des prescriptions parlementaires. En 2014, l’élue travailliste Harriet Harman a suscité l’indignation en chambre et chez une certaine frange de l’opinion publique en se présentant face au premier ministre David Cameron paré d’un T-shirt «Voilà à quoi ressemble une féministe».

Un an plus tôt, en 2013, la députée verte Caroline Lucas a quant à elle été sommée de cacher son t-shirt «No More Page Three», une allusion au sexisme des quotidiens anglais et au fait que les femmes n’apparaissent pratiquement jamais en manchette. Le président de la séance lui a dit de « remettre sa veste » et de respecter le code vestimentaire de Westminster. Ce à quoi elle a ajouté qu’il lui semblait « assez ironique que ce t-shirt soit considéré comme une chose inappropriée à porter dans cette Assemblée, alors qu’il est apparemment approprié que ce genre de journal soit disponible dans huit points de vente différents du Palais de Westminster ».

Un nouveau code vestimentaire dans l’hémicycle français

L’Assemblée nationale de France impose depuis 2018 un code vestimentaire aux députés. Cette réglementation, voulue pour «réagir à certaines dérives» d’une étiquette auparavant fixée par les usages, oblige les élus à suivre les règles suivantes, selon la Présidence de l’Assemblée nationale :

«La tenue vestimentaire adoptée par les députés dans l’hémicycle doit rester neutre et s’apparenter à une tenue de ville. Elle ne saurait être prétexte à l’expression d’une quelconque opinion. Est ainsi notamment prohibé le port de tout signe religieux ostensible, d’un uniforme, de logos ou messages commerciaux ou de slogans de nature politique »

L’élément déclencheur de cette soudaine volonté de codifier serait attribuable à la montée à la tribune, en décembre dernier, du député du parti La France Insoumise François Ruffin, vêtu du maillot du club de foot d’Eaucourt-sur-Somme. Il soutenait une proposition de loi visant à instaurer une taxe sur les transferts de sportifs professionnels. François de Rugy, président de l’Assemblée, lui a adressé un « rappel à l’ordre avec inscription au procès-verbal ».

Le nouveau règlement ne revient pas sur la dispense du port de la cravate et de la veste dans l’hémicycle, bataille menée et gagnée en 2017 entre autres par le mouvement des « sans-cravates » (clin d’œil aux sans-culottes de la Révolution française) du chef de France insoumise, Jean‑Luc Mélenchon, et ses députés.

Quant aux femmes députées, pas de disposition particulière n’a été prise. Il semble que leur garde-robe reste conditionnée par l’humeur de leurs collègues masculins. En 2017, la robe colorée portée par Cécile Duflot, ministre du Logement, a déclenché sifflets et remarques déplacées de la part de ses homologues masculins. Pourtant, elle avait tout d’une tenue de ville appropriée. Duflot a d’ailleurs déclaré à la suite de cette affaire « Je suis un baromètre à réacs. Certaines de mes collègues arrivent en perfecto à l’Élysée, d’autres en jean et pull à l’Assemblée, ça ne suscite rien. Moi j’aimante quelque chose ».

Des règles non écrites prévalent à la Chambre des représentants du Congrès américain. On préconise veston et cravate pour l’homme et une tenue appropriée pour les femmes. Les sandales et les espadrilles sont de facto proscrites pour tous les élus.

Jusqu’en 2017, une tenue appropriée signifiait pour les femmes congressistes (et tout le personnel ainsi que les journalistes gravitant autour de la Chambre) l’interdiction de porter des hauts ou des robes sans manches, sauf avec veste. Mais, à la suite du renvoi temporaire d’une journaliste pour port d’une robe sans manches et autres « violations » du genre, les élues se sont mobilisées autour du mouvement « Sleeveless Friday » (Vendredi sans manches).

Elles se sont regroupées sur les marches du Capitole et ont fini par obtenir de Paul Ryan, alors président de la Chambre, le retrait de cette règle non écrite. Accusé de sexisme, il s’est défendu en indiquant que le « décorum » demeurait important, mais qu’il était en effet temps d’adapter le code vestimentaire à la modernité.

« Le code vestimentaire de la Chambre doit être mis à jour pour respecter le droit des femmes de porter des vêtements sans manches », a souligné la congressiste Jan Schakowsky sur son compte Twitter. Twitter, Author provided

Le Bureau de l’Assemblée nationale du Québec (BAN) et son président, François Paradis, travaillent en ce moment à une réforme du code vestimentaire, avec une certaine volonté de l’assouplir. Il est toutefois peu probable que cet assouplissement empêche les députés de transgresser le code vestimentaire. Ce faisant, comme en Grande-Bretagne, en France et avec l’exemple de Catherine Dorion, ils attirent sur eux l’attention des médias et de la population.

Le plus important pour le BAN sera en fait de s’assurer que son nouveau code ne lèse pas les femmes présentes à l’Assemblée nationale, mais qu’il leur octroie une liberté vestimentaire qui ne les réduise pas à leur identité de genre.