Kamala Harris, colistière de Joe Biden
Kamala Harris, colistière de Joe Biden

Biden choisit Kamala Harris pour l'aider à battre Trump

Elodie Cuzin
Agence France-Presse
WASHINGTON — Dans une décision historique, le candidat démocrate à la Maison-Blanche Joe Biden a choisi la sénatrice Kamala Harris pour défier avec lui Donald Trump le 3 novembre, première femme noire colistière aux États-Unis qui pourrait aussi devenir la première vice-présidente.

Le président républicain s’est dit «surpris» par cette décision, en taclant la sénatrice de Californie, 55 ans, pour ses performances «médiocres» à la primaire démocrate.

«Elle a eu de très mauvais résultats aux primaires. Et ça, c’est comme un sondage», a-t-il ajouté lors d’une conférence à la Maison-Blanche.

Malgré des débuts en fanfare, Kamala Harris avait jeté l’éponge dès décembre dans la course à l’investiture présidentielle, avant même le premier scrutin, faute de bons résultats et de moyens, puis s’était ralliée derrière Joe Biden en mars.

«J’ai l’immense honneur d’annoncer que j’ai choisi Kamala Harris, combattante dévouée à la défense courageuse des classes populaires et l’une des plus grands serviteurs de l’Etat, comme ma colistière», a annoncé Joe Biden, 77 ans, ancien vice-président de Barack Obama.

La sénatrice de Californie s’est dite «honorée» de cette décision, qui donne un coup de fouet à une campagne largement paralysée par la pandémie de COVID-19.

Joe Biden et Kamala Harris s’exprimeront ensemble mercredi après-midi à Wilmington, dans l’État du Delaware, où vit le candidat démocrate.

Donald Trump a très vite critiqué ce choix. «Joe le mou et Kamala l’imposture, faits pour être ensemble, mauvais pour l’Amérique», dénonce une vidéo tweetée par le président américain.

«Lorsque Kamala était procureure générale [de Californie], elle a travaillé en étroite collaboration avec Beau» Biden, son fils décédé d’un cancer en 2015 dont il était très proche, a écrit M. Biden.

«J’ai observé comment ils ont défié les grandes banques, aidé les travailleurs, et protégé les femmes et enfants face aux mauvais traitements. J’étais fier à l’époque, et je suis fier désormais de l’avoir comme partenaire pour cette campagne».

Kamala Harris a réagi en employant l’image de «rassembleur» sur laquelle fait campagne le candidat à la Maison Blanche.

«Joe Biden peut rassembler les Américains car il a passé sa vie à se battre pour nous. Et quand il sera président, il construira une Amérique à la hauteur de nos idéaux», a-t-elle tweeté.

Pionnière 

Fille d’immigrés jamaïcain et indienne, Kamala Harris accumule déjà les titres de pionnière.

Après deux mandats de procureure à San Francisco (2004-2011), elle avait été élue, deux fois, procureure générale de Californie (2011-2017), devenant alors la première femme, mais aussi la première personne noire, à diriger les services judiciaires de l’État le plus peuplé du pays.

Puis en janvier 2017, elle avait prêté serment au Sénat à Washington, s’inscrivant comme la première femme originaire d’Asie du Sud et seulement la seconde sénatrice noire dans l’histoire américaine.

Les appels pour que Joe Biden choisisse une colistière noire se multipliaient depuis le mouvement de protestation historique contre le racisme et les violences policières provoqué aux États-Unis par la mort de George Floyd fin mai. Il avait promis dès mars qu’il choisirait une femme.

Dans son dernier tweet avant l’annonce, Kamala Harris écrivait justement, à propos du Congrès, que les «femmes noires et de couleurs ont pendant longtemps étaient sous-représentées aux postes d’élues».

Joe Biden et Kamala Harris en avril 2019

Obama se réjouit

Barack Obama s’est réjoui de cette décision «en plein dans le mille». «Je connais la sénatrice Harris depuis longtemps», a souligné l’ex-président américain encore très populaire chez les démocrates. «Elle est plus que prête pour le poste.»

Elle qui rêvait de briser le plafond de verre en devenant la première femme présidente des États-Unis, Hillary Clinton, candidate malheureuse en 2016, s’est dite «ravie» de cette voir ce duo «historique».

À 78 ans en janvier, Joe Biden serait le plus vieux président américain à prendre ses fonctions s’il remportait l’élection.

Il a laissé entendre qu’il ne ferait qu’un mandat et sa vice-présidente devrait donc apparaître en dauphine désignée pour l’élection de 2024, voire être appelée à le remplacer en cas de grave souci de santé, ou de décès.

Si elle est proche du candidat, qu’elle appelle «Joe» en public, Kamala Harris avait surpris en l’attaquant avec virulence lors de leur premier débat démocrate, en 2019. Et certains électeurs progressistes lui reprochent son passé de procureure à la réputation dure envers les minorités.

Mais son passé de procureure lui avait aussi valu les applaudissements des démocrates, et les critiques des républicains, lors de son interrogatoire cinglant du candidat controversé à la Cour suprême Brett Kavanaugh en 2018.

Donald Trump l’a redit jeudi : elle fut selon lui «la plus méchante, la plus horrible, la plus méprisante de tout le Sénat américain».


« Ma mère me disait souvent : “Kamala, tu seras peut-être la première à accomplir de nombreuses choses. Assure-toi de ne pas être la dernière” »
Kamala Harris

Bilan controversé 

Kamala Harris a grandi à Oakland, dans la Californie progressiste des années 1960, fière de la lutte pour les droits civiques de ses parents immigrés : un père professeur d’économie, et une mère, aujourd’hui décédée, chercheuse spécialiste du cancer du sein.

Elle a fait ses études à l’université Howard, fondée à Washington pour accueillir les étudiants afro-américains en pleine ségrégation, et rappelle régulièrement son appartenance à l’association d’étudiantes noires «Alpha Kappa Alpha».

Mariée depuis août 2014 à un avocat père de deux enfants, Kamala Harris met en avant sa famille : elle avait choisi sa soeur Maya pour diriger sa candidature malheureuse à la primaire.

D’ordinaire plus acerbe envers ses opposants, Donald Trump avait dit d’elle en juillet qu’elle ferait «un bon choix» pour Joe Biden.

Le tempétueux milliardaire «n’a absolument aucune idée de comment gérer ou qualifier Kamala Harris», avait réagi son porte-parole lorsqu’elle était candidate, Ian Sams. «Il est déconcerté par les femmes fortes comme elle.»

Au Sénat, elle s’est fait connaître pour ses interrogatoires serrés, au ton parfois glaçant, lors d’auditions sous haute tension. Candidate à la primaire, elle avait d’ailleurs promis de «mener le réquisitoire» contre Donald Trump.

Mais son passé de procureure pèse aussi contre elle.

Depuis la Caroline du Sud jusque dans le Michigan, des électeurs noirs et progressistes déplorent sa réputation de dureté.

En cause, notamment, ses initiatives passées de procureure pour punir durement de petits délits qui ont, selon ses critiques, affecté surtout les minorités.

À la rencontre des électeurs, son image chaleureuse contraste aussi avec une certaine rigidité, fleurant parfois le manque d’authenticité.

«Elle est perçue par certains, surtout chez les jeunes noirs, comme faisant partie du problème, pas de la solution», met en garde David Barker, professeur en sciences politiques à l’American University.

Reste à voir si elle parviendra désormais à mobiliser cet électorat potentiellement clé pour entrer, aux côtés de Joe Biden, à la Maison-Blanche.