Producteur laitier à Vetschau, non loin de Berlin, Heiner Lütke Schwienhorst a souffert de plein fouet la sécheresse exceptionnelle de 2018, sans précédent depuis 1911 et marquée par des températures dépassant les 35 degrés.

Berlin face à la justice pour sa politique climatique

BERLIN — Attaqué par trois agriculteurs, le gouvernement allemand répond à partir de jeudi de sa politique climatique face à des juges de Berlin, signe que la lutte contre le réchauffement se prolonge désormais devant les tribunaux.

Récoltes en berne, bétail stressé, inondations, grêle, parasites: les trois familles, mobilisées depuis un an, invoquent ces préjudices non pour réclamer une indemnisation, mais pour que la justice contraigne Berlin à agir plus énergiquement.

Première du genre visant l'État allemand, cette requête examinée par le tribunal administratif de la capitale s'inspire de celle qui a abouti, l'an dernier aux Pays-Bas, à la condamnation de l'État néerlandais à réduire plus fortement les gaz à effet de serre.

«Enfin», le gouvernement d'Angela Merkel va devoir s'expliquer pour avoir «constamment différé les mesures efficaces de protection du climat», menaçant ainsi «les conditions d'existence des gens», accuse Anike Peters, spécialiste du climat chez Greenpeace.

Objectifs manqués

Cette première journée d'audience, seul rendez-vous fixé par le tribunal pour l'instant, devrait s'ouvrir sur un constat: l'Allemagne est assurée de manquer largement ses objectifs climatiques pour 2020. Au lieu de diminuer ses émissions de CO2 de 40 % par rapport à 1990, elle attend une baisse de 32 %.

La coalition au pouvoir vient certes d'accoucher d'un plan climatique, promettant des investissements et subventions ainsi qu'un système de quota d'émissions, mais scientifiques et écologistes ont vivement dénoncé son manque d'ambition.

Or Greenpeace, qui soutient les trois requérants, entend bien démontrer par cette procédure le lien direct entre le dérèglement climatique et le quotidien d'un pays pourtant tempéré.

Producteur laitier à Vetschau, non loin de Berlin, Heiner Lütke Schwienhorst avait souffert de plein fouet la sécheresse exceptionnelle de 2018, sans précédent depuis 1911 et marquée par des températures dépassant les 35 degrés.

Non seulement ses vaches étaient particulièrement stressées, habituées à vivre entre - 5 et 15 degrés, mais il a fallu acheter 400 bottes de foin pour les nourrir, en raison de la piètre récolte de céréales et de la perte de 50 % des cultures fourragères.

Les Blohm, arboriculteurs bio installés près de Hambourg, ont de leur côté dû abattre quatre hectares de cerisiers en 2016 à cause de la "mouche de la cerise", parasite sévissant normalement bien plus au sud. Avant de voir l'année suivante leurs terres inondées par les orages, et leurs pommiers ravagés par le carpocapse, un insecte niché au coeur des fruits.

«Nous avons peur»

«On ne peut pas continuer comme ça», résume auprès de l'AFP Claus Blohm. Brûlés l'an dernier «sur les arbres, les fruits, les feuilles», ses pommiers ont subi un tel stress «que 50 % de la récolte a été perdue cette année».

Pour sa fille Franziska, l'enjeu n'est pas d'être indemnisé : «nous nous sentons menacés dans notre existence. Nous avons peur que le verger disparaisse bientôt si rien n'est fait, et c'est au gouvernement d'agir».

Enfin, la famille Backsen, qui élève bovins et brebis sur l'île de Pellworm, en mer du Nord, craint de voir les orages de plus en plus violents noyer ses terres, situées sous le niveau de la mer et protégées par des digues.

Juridiquement, les requérants invoquent la violation par l'Allemagne du droit environnemental européen, ainsi que celle des «droits fondamentaux à la protection de la propriété, du travail, de la vie et de la santé» de ses citoyens.

Dans la procédure écrite consultée par l'AFP, l'État allemand assure que la requête est irrecevable, puisqu'elle vise à «restreindre les marges de manœuvre politiques du gouvernement».

«Justice climatique»

Mais sur le terrain encore mouvant de la «justice climatique», où les procédures en cours s'étalent des États-Unis au Pakistan en passant par la Suisse ou la Norvège, l'Allemagne a ouvert une brèche avec une première affaire visant un groupe privé.

Fin 2017, à la surprise générale, la cour d'appel de Hamm avait accepté d'examiner la requête d'un paysan péruvien souhaitant contraindre le géant de l'énergie RWE à réparer les effets du changement climatique dans les Andes. Ce dossier, nécessitant une démonstration minutieuse de la responsabilité de RWE, est toujours en cours.