Depuis la mort en juillet 2016 de son frère après son arrestation par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise, Assa Traoré enchaîne manifestations, prises de parole et entrevues.
Depuis la mort en juillet 2016 de son frère après son arrestation par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise, Assa Traoré enchaîne manifestations, prises de parole et entrevues.

«Au nom de mon frère», Assa Traoré, figure de l’antiracisme en France

PARIS — Elle n’avait jamais milité mais se voit désormais comparée à une «Angela Davis» française : depuis que son frère Adama a été, selon elle, «tué» par les forces de l’ordre, Assa Traoré est devenue une figure emblématique de la lutte contre les violences policières et le racisme, dans le sillage de la mort de George Floyd.

Volumineuse coupe afro et portant toujours un tee-shirt «justice pour Adama», cette femme de 35 ans recevra dimanche aux États-Unis un BET awards, un prix décerné par une chaîne de télévision à des personnalités afro-américaines ou issues de minorités.

«Une récompense pour tout ce qu’on fait en quatre ans et qui nous donne de la force pour la suite», dit-elle à l’AFP.

Car, depuis la mort en juillet 2016 de son frère après son arrestation par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise, dans la région parisienne, elle enchaîne manifestations, prises de parole, entrevues. Épaulée par un solide «comité» d’une vingtaine de proches et de militants des quartiers, elle réclame inlassablement «vérité et justice» pour Adama.

Sa «vérité» à elle est que son frère a été «tué». L’enquête, toujours en cours, a viré à la bataille d’expertises, sans mise en cause des forces de l’ordre.

Devenue militante à temps plein, elle n’a jamais repris son travail d’éducatrice spécialisée et vit avec ses trois enfants de six, huit et 12 ans dans un appartement aux portes de Paris.

Si le «combat Adama» restait jusqu’ici plutôt limité aux quartiers et aux sphères militantes, l’émotion planétaire suscitée par la mort de George Floyd lui a donné une autre ampleur.  

Avec son comité, Assa Traoré a rassemblé début juin des milliers de personnes dans la capitale et des centaines d’autres partout ailleurs en France.  

«Assa, on est toutes fans d’elle avec mes amies. Les filles des quartiers se politisent grâce à elle», lance Samira, 24 ans, qui a fait le déplacement de Pontoise, en région parisienne, à Paris pour ses premières manifestations.

Une Assa Traoré, «c’est une fois tous les 50 ans!», s’enflamme de son côté le militant Youcef Brakni, un pilier du comité Adama. «C’est comme Simone de Beauvoir, Angela Davis, elle a tout fracassé sur son passage».

«Maintenant, le Français lambda la connaît. Quand elle marche dans la rue, les gens l’arrêtent», ajoute-t-il.

Le «combat» d’Assa a aussi franchi les frontières. Plusieurs journaux américains ont fait son portrait ces derniers jours et la vedette Rihanna s’est fendue d’un message sur les réseaux sociaux via le compte de sa marque pour saluer son engagement.

En France, ses positionnements continuent de susciter la controverse, plusieurs intellectuels dénonçant une «racialisation» du débat public, au mépris de «l’universalisme républicain».

Changer «tout ce que je peux changer»

Dès le lendemain de la mort d’Adama, Assa Traoré est «naturellement» devenue la porte-parole de la famille, racontait l’année dernière à l’AFP son frère aîné Lassana.  

«C’est un peu aussi une maman qui a perdu son fils», ajoutait-il, car elle s’est «occupée de ses petits frères, a pris la famille à bras le corps» après la mort de leur père en 1999.

Ce dernier, un chef de chantier d’origine malienne, a eu 17 enfants de quatre femmes différentes- «deux Blanches» successivement puis «deux Noires» en même temps, dit la jeune femme, fière de cette famille de «toutes les couleurs, toutes les religions».

Depuis 2016, son discours s’est politisé. «Avec le nom de mon frère, je changerai tout ce que je peux changer», déclare-t-elle aujourd’hui à l’AFP.

On l’a ainsi vue prendre la tête d’une manifestation contre la politique d’Emmanuel Macron en 2018, défiler aux côtés des «Gilets jaunes» ou plus récemment des soignants.

En 2019, elle cosigne un livre avec le sociologue de gauche Geoffroy de Lagasnerie, séduit par sa «manière tout à fait nouvelle de parler de la société, du racisme, des classes sociales».  

Avec son ami, le médiatique écrivain Edouard Louis, ils ont rejoint les rangs de ses soutiens, tout comme l’acteur Omar Sy et des figures du rap français.  

Un responsable des forces de l’ordre, interrogé l’année dernière, constatait, non sans une pointe d’admiration, qu’elle «incarne avec talent cette mouvance antisystème à qui il manquait un étendard charismatique».  

Depuis 2016, quatre frères Traoré ont été incarcérés. Certains pour des violences ayant suivi la mort d’Adama, d’autres pour des délits sans lien avec l’affaire.

«Elle entretient un mythe, mais les faits sont cruels», ajoutait ce responsable.

Tous sont des «prisonniers politiques», rétorque la trentenaire. «Ils ont fait des Traoré des soldats malgré eux».