L’Allemagne et Angela Merkel risquent de devoir passer par de nouvelles élections début 2018 à l’issue incertaine.

Allemagne: échec des négos pour un gouvernement de coalition

BERLIN — Angela Merkel et son Parti conservateur ont échoué dimanche soir à forger une coalition pour diriger le pays, plongeant la première puissance européenne dans une crise politique inédite qui pourrait signer la fin de la carrière politique de la chancelière.

Après plus d’un mois de laborieuses tractations entre démocrates-chrétiens (CDU-CSU) d’Angela Merkel, écologistes et libéraux du FDP, ces derniers ont jeté l’éponge en estimant que les positions étaient trop antagonistes pour passer un accord de gouvernement pour les quatre ans à venir.

«Il est préférable de ne pas gouverner que de mal gouverner», a déclaré à la presse à Berlin le président du FDP, Christian Lindner, avant de quitter les lieux des discussions.

M. Lindner a jugé qu’il n’y avait pas suffisamment «de positions communes et de confiance mutuelle» pour envisager un gouvernement de coalition de ce type.

Migrants

Au bout du compte, c’est notamment sur la question de l’immigration et des suites de la politique généreuse d’accueil des demandeurs d’asile d’Angela Merkel en 2015 et 2016 que les tractations ont buté : les partis n’ont pu s’entendre sur la question de savoir si tout ou une partie seulement des réfugiés devaient avoir droit au regroupement familial en Allemagne.

Du coup, l’Allemagne risque de devoir passer in fine par de nouvelles élections début 2018 à l’issue incertaine.

Au pouvoir depuis 2005, Angela Merkel a certes remporté fin septembre les législatives dans la plus grande économie européenne, mais avec le pire score depuis 1949 pour son parti, dans un contexte de percée de l’extrême droite et d’atomisation du paysage politique.

Cette situation, ajoutée au refus des sociaux-démocrates de continuer à gouverner avec elle, la prive de majorité évidente au Parlement.

Depuis plus d’un mois, elle négociait une coalition sur le papier contre nature — et encore jamais expérimentée sur le plan national — entre son parti, les libéraux, pro-business et aux tendances eurosceptiques, et les écologistes europhiles.

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LES PIERRES D'ACHOPPEMENT

Migration

Conservateurs, Libéraux et écologistes n’ont pas réussi malgré plus d’un mois de tractations à surmonter leurs divisions sur ce sujet de discorde majeur en Allemagne. Les chrétiens-démocrates (CDU) d’Angela Merkel, leur allié bavarois CSU et les Libéraux voulaient une politique plus restrictive avec un plafonnement à 200 000 réfugiés autorisés dans le pays chaque année.

Les Verts demandaient, eux, un cadre plus souple et une reprise l’an prochain des regroupements familiaux pour tous les réfugiés. Actuellement, seuls ceux qui obtiennent l’asile pour persécution religieuse en bénéficient. Cette possibilité a été gelée l’an dernier et jusqu’en mars 2018 pour les réfugiés accueillis en raison de guerres, comme les Syriens, car ceux-ci ne disposent que d’un statut temporaire d’un an, renouvelable en fonction de l’évolution de la situation dans leur pays d’origine. Une protection dite «subsidiaire». Un compromis n’a pas pu être trouvé.

Climat

Les partis se sont disputés pour savoir comment le pays devra réduire ses émissions de C02 pour atteindre ses propres objectifs. Tout le monde est d’accord pour réduire la part d’électricité tirée du charbon. Mais de combien? Baisse seulement de 3 gigawatts de production (conservateurs et libéraux) ou 10 gigawatts?

Par ailleurs, les écologistes veulent plus d’incitations fiscales pour les véhicules propres. Et les partis divergent sur l’ampleur des restrictions à prévoir pour les véhicules diesel en ville.

Union européenne

Quelle sera la réponse de l’Allemagne aux propositions de relance de l’UE et de la zone euro du président français Emmanuel Macron?

Les Libéraux ne veulent plus d’un fonds de secours pour les pays frappés par une crise de la dette et excluent un budget propre à la zone euro pour des projets communs. Les conservateurs d’Angela Merkel sont plus ouverts sur ces deux sujets, mais rejettent une mutualisation des dettes. À l’inverse, les écologistes appellent à ne pas rejeter la «main tendue» du président français.

Sur la Turquie, la CSU souhaite définitivement rompre les négociations en vue de son entrée dans l’UE, une position trop tranchée pour les Verts.

Fiscalité

Les Libéraux ont jugé que les baisses d’impôts envisagées n’allaient pas suffisamment loin. Ils réclamaient notamment la suppression rapide d’une taxe pour aider les régions économiquement défavorisées de l’ex-RDA. Les Verts insistaient, eux, pour des investissements publics.

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QUELLES ISSUES APRÈS L'ÉCHEC DES NÉGOS?

L’Allemagne se dirige probablement vers de nouvelles élections à la suite de l’échec dimanche des négociations visant à former un gouvernement en raison de positions trop antagonistes entre partis, les autres options paraissant peu réalistes.

Un nouveau round de négociations?

Angela Merkel peut encore proposer une pause à son allié bavarois CSU, aux Libéraux et aux Verts, une période de réflexion avant une nouvelle tentative pour former un gouvernement. La constitution ne fixe pas de délai après une élection. En théorie, la chancelière peut rester sans limite de temps à la tête de son gouvernement actuel de gestion des affaires courantes. La chancelière, qui joue sa carrière dans cette affaire, est une habituée des négociations marathon au niveau européen. Prendra-t-elle toutefois le risque de paralyser durablement la première puissance européenne? En outre, la quadrature du cercle resterait inchangée : comment faire cohabiter conservateurs, libéraux et écologistes aux positions antinomiques sur l’immigration, l’environnement ou l’Europe?

Un autre partenaire de coalition?

Angela Merkel peut en théorie se tourner vers les sociaux-démocrates du SPD et tenter de les convaincre d’accepter de poursuivre le gouvernement de «grande coalition» qu’ils dirigent ensemble depuis 2013. Arithmétiquement, il serait  aussi majoritaire à la chambre des députés issue du scrutin de septembre. La chancelière pourrait peut-être dans cette démarche compter sur le soutien du président allemand, Frank-Walter Steinmeier, un social-démocrate, qui a mis en garde dimanche contre de nouvelles élections. Problème : le SPD, laminé en septembre, refuse catégoriquement.

Un gouvernement minoritaire?

La chancelière dispose aussi sur le papier de cette option pour un quatrième mandat. Elle doit être élue par les députés. Trois tours de scrutin sont autorisés. Si aux deux premiers une majorité absolue n’a pas été trouvée, elle peut être désignée à la majorité relative au troisième tour. Problème : Angela Merkel a elle-même rejeté jusqu’ici cette option à haut risque conduisant à gouverner en s’appuyant sur des majorités changeantes. Une situation qui ne s’est jamais produite depuis la guerre dans le pays.

De nouvelles élections?

C’est l’option la plus probable à terme. Elle suppose néanmoins qu’Angela Merkel accepte de commettre un «suicide politique». Au vu de la constitution, des élections anticipées ne peuvent être convoquées que dans deux cas. En premier lieu, si la chancelière subit un vote de défiance des députés, comme son prédécesseur Gerhard Schröder en 2005. Mais dans son cas cette voie lui est interdite par la constitution, car elle ne dirige qu’un gouvernement d’affaires courantes. En deuxième lieu, si elle ne se fait élire chancelière qu’à la majorité relative. Dans ce cas, le président allemand a la possibilité, dans un délai d’une semaine, de ne pas la nommer puis de convoquer un nouveau scrutin législatif dans les 60 jours suivants. Le chef de l’État a toutefois mis en garde dimanche contre des élections précipitées et pourrait jouer la montre. Les derniers sondages indiquent que seule l’extrême droite profiterait vraiment d’un nouveau scrutin.