Algérie: Bouteflika recule, mais reste

ALGER — Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, cible d’une contestation inédite en 20 ans de pouvoir, a renoncé lundi soir à briguer un cinquième mandat et reporté sine die la présidentielle du 18 avril, prolongeant de fait son actuel mandat.

L’annonce faite par le chef de l’État dans un message à la Nation publié par l’agence officielle a aussitôt été saluée par un concert ininterrompu de klaxons dans le centre d’Alger, largement déserté par la police, pourtant largement déployée durant la journée.

«Pacifiquement, on a fait tomber la marionnette!» chantent des Algérois lundi soir, mélangeant le surnom dont une chanson affuble le président et un des mots d’ordre de la contestation : «pacifique!».

Des centaines d’Algérois, brandissant  le drapeau national — vert et blanc, frappé d’une étoile et d’un croissant rouges — se rassemblent sur plusieurs places du centre d’Alger en entonnant les chants des deux semaines de contestation.

«Il n’y aura pas de cinquième mandat» et «il n’y aura pas d’élection présidentielle le 18 avril prochain», a annoncé le président, au lendemain de son retour en Algérie, après deux semaines d’hospitalisation en Suisse officiellement pour des «examens médicaux».

Sur cette photo datée de 2017, on voit le président algérien Abdelaziz Bouteflika se rendre voter lors d’une élection locale. Âgé de 82 ans, Bouteflika est affaibli par les séquelles d’un AVC qui l’ont empêché de s’adresser de vive voix aux Algériens depuis 2013 et qui ont rendu rares ses apparitions publiques.

Toujours chef de l’État

La prochaine présidentielle «aura lieu dans le prolongement de la conférence nationale inclusive et indépendante [...], représentative de la société algérienne», qui «devra s’efforcer de compléter son mandat avant la fin de l’année 2019», poursuit le chef de l’État.

Cette conférence fixera la date de la prochaine présidentielle, «à laquelle je ne serai en aucun cas candidat», assure-t-il.

En s’engageant «à remettre les charges et les prérogatives de président de la République au successeur que le peuple algérien aura librement élu», M. Bouteflika fait savoir qu’il restera en fonctions au-delà de l’expiration de son mandat le 28 avril 2019, et ce jusqu’à ce qu’un nouveau président sorte des urnes.

Aucun texte — Constitution ou loi — n’est invoqué dans le message de M. Bouteflika pour reporter la présidentielle. Pour la spécialiste de droit constitutionnel Fatiha Benabou, professeur à l’Université d’Alger, «il n’y a pas de base légale pour reporter les élections. En cas de crise politique, la Constitution algérienne est partiellement ineffective».

Le dessinateur de presse Ali Dilem, observateur incisif de la vie politique algérienne, a résumé dans un dessin publié sur Twitter la nouvelle équation. Sous le titre «Bouteflika renonce à un 5e mandat de cinq ans», on y voit le chef de l’État dire «à la place, je ferai un 4e mandat de 10 ans».

Dans la rue et sur les réseaux sociaux, au-delà de la liesse, certains Algériens invitaient à poursuivre la mobilisation.

«Ça veut dire quoi, quand il annonce qu’il ne brigue pas un cinquième mandat, mais qu’il rajoute un an [à son mandat actuel]? C’est ce qu’il voulait depuis le début, reporter les élections et avoir un an de plus», souligne Ahmed Bekhti, fonctionnaire de 28 ans qui «aimerait que [...] le vote ne soit pas reporté et que Bouteflika et son clan quittent le pouvoir».

À Annaba, quatrième ville du pays, très mobilisée, «le sentiment des gens est mitigé, pour eux c’est une demi-victoire ou une victoire confisquée», a expliqué à l’AFP un journaliste sur place.

Ouyahia limogé

Dans un tweet, l’ex-diplomate et ancien ministre de la Culture (1998-1999) Abdelaziz Rahabi estime que «le président Bouteflika se moque du peuple [...] Son acharnement à rester au pouvoir va pousser le pays vers l’inconnu et est un danger pour la stabilité de l’État et l’unité du pays».

Sur les réseaux sociaux, se propage un message disant «Non à l’arnaque du peuple, rendez-vous le 15 mars» pour un quatrième vendredi consécutif de manifestations.

M. Bouteflika a parallèlement limogé l’impopulaire premier ministre Ahmed Ouyahia, remplacé par Noureddine Bedoui, jusqu’ici ministre de l’Intérieur.

Ilyas, la vingtaine, se réjouit lui que la contestation ait «fait tomber une partie du clan mafieux», en référence à la chute du premier ministre, «ce n’est que le début, le reste suivra», veut-il croire.

Ahmed Ouyahia était l’une des têtes de Turc favorites des manifestants, descendus en masse depuis deux semaines pour dire leur refus d’un cinquième mandat de M. Bouteflika.

Son remplaçant Nouredine Bedoui a été chargé lundi soir de former un nouveau gouvernement. Il est flanqué d’un vice-premier ministre, une première depuis 2012 : Ramtane Lamamra, diplomate chevronné et estimé à l’étranger, qui retrouve en outre le portefeuille des Affaires étrangères qu’il avait détenu entre 2013 et 2017.

En annonçant le 10 février sa candidature à la présidentielle, M. Bouteflika avait mis fin à des mois d’incertitude, mais déclenché une contestation inédite depuis sa première élection à la tête de l’État en 1999.

Mobilisation massive

Âgé de 82 ans, Abdelaziz Bouteflika est affaibli par les séquelles d’un AVC qui l’ont empêché de s’adresser de vive voix aux Algériens depuis 2013 et qui ont rendu rares ses apparitions publiques.

Vendredi, une marée humaine avait déferlé, pour le troisième vendredi d’affilée dans les rues d’Alger et des grandes villes du pays et la mobilisation enflait au fil des semaines, en dépit des tentatives d’apaisement du pouvoir.

M. Bouteflika avait en vain annoncé il y a une semaine que s’il était réélu — ce qui semblait faire peu de doutes — il n’irait pas au bout de son mandat et se retirerait à l’issue — déjà — d’une présidentielle anticipée organisée après une conférence nationale.

Lundi, un appel à la grève générale a été inégalement suivi à Alger et les grandes villes du pays qui restait toutefois très mobilisé.

Les avocats, en grève, ont à nouveau manifesté, rejoints dans certaines villes par des magistrats, malgré le rappel des autorités à leur «devoir de réserve».

Des manifestations étudiantes sont prévues mardi à travers le pays.

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DE LA CANDIDATURE AU RENONCEMENT

Un manifestant algérois brandit le drapeau national lors d’un rassemblement dans la capitale, lundi soir.

Les principaux développements de la crise en Algérie depuis l’annonce le 10 février du président Abdelaziz Bouteflika de son intention de briguer un cinquième mandat jusqu’à son renoncement lundi.

Bouteflika candidat

Au pouvoir depuis deux décennies, M. Bouteflika, 82 ans, met fin à des mois de spéculations le 10 février en annonçant qu’il briguera un cinquième mandat lors de la présidentielle du 18 avril, malgré un AVC l’ayant considérablement affaibli depuis 2013.

«Bien sûr, je n’ai plus les mêmes forces physiques qu’avant [...] mais la volonté inébranlable de servir la patrie ne m’a jamais quitté et elle me permet de transcender les contraintes liées aux ennuis de santé», écrit-il.

Protestations

Le 22, plusieurs milliers de personnes, répondant à des appels lancés par des anonymes sur les réseaux sociaux, manifestent dans plusieurs villes.

«Pas de 5e mandat», «Ni Bouteflika, ni Saïd» (frère du président, souvent perçu comme son successeur potentiel), scandent les protestataires à Alger, où les manifestations sont interdites depuis 2001.

Le 24, plusieurs centaines de personnes manifestent à Alger malgré un important dispositif policier.

Le 25, le premier ministre Ahmed Ouyahia met en garde «contre les risques de dérapages sérieux». Le 26, des milliers d’étudiants marchent pacifiquement dans le centre-ville.

Mise en garde

Le 28, une dizaine de journalistes algériens sont détenus plusieurs heures après avoir participé à Alger à un rassemblement pour dénoncer les pressions subies et les restrictions de couverture «imposées par [leur] hiérarchie». Le premier ministre met en garde contre un scénario comparable à la Syrie, pays déchiré par la guerre depuis 2011.

Le 1er mars, des dizaines de milliers de manifestants scandent des slogans hostiles au pouvoir. À Alger, des affrontements opposent, non loin de la présidence, des policiers à des groupes de jeunes leur jetant des pierres. En province, des défilés sont recensés notamment à Oran et Constantine, deuxième et troisième villes du pays.

Candidature déposée

Le 2, M. Bouteflika limoge son directeur de campagne Abdelmalek Sellal, un fidèle qui fut son premier ministre, pour le remplacer par Abdelghani Zaalane. Le lendemain, son dossier de candidature est déposé par ce dernier au Conseil constitutionnel à Alger.

Dans une lettre lue à la télévision, Bouteflika s’engage, s’il est élu, à ne pas aller au bout de son mandat et à se retirer à l’issue d’une présidentielle anticipée, dont la date serait fixée à l’issue d’une «conférence nationale». Le soir, plusieurs centaines de jeunes défilent contre sa candidature.

«Chaos»

Le 5, le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, déclare que l’armée demeurera «la garante» de la stabilité et de la sécurité, alors que plusieurs milliers d’étudiants manifestent dans le pays.

Le 7, M. Bouteflika met en garde dans un message contre les ennemis «insidieux» et ceux «qui conspirent» contre l’Algérie et veulent semer «le chaos».

Manifestations massives

Le 8, une marée humaine envahit pacifiquement les rues d’Alger et des grandes villes du pays. Dans l’après-midi, la police fait usage de gaz lacrymogènes pour disperser des manifestants qui tentent de forcer un cordon de police bloquant l’accès à une artère remontant vers la présidence. Des heurts opposent à la fin de la manifestation des policiers à des jeunes.

Pas de cinquième mandat

Le 10 mars, M. Bouteflika regagne l’Algérie après deux semaines d’hospitalisation en Suisse. Des milliers d’étudiants défilent à leur tour à travers le pays. Étudiants et enseignants occupent plusieurs universités du pays, où l’appel à la grève générale est diversement suivi.

Le général Salah déclare que l’armée «partage» avec le peuple algérien «les mêmes valeurs et principes», dans un discours apparemment plus conciliant que ceux prononcés depuis le début de la contestation.

Le 11, M. Bouteflika renonce à briguer un cinquième mandat et reporte la présidentielle. Le premier ministre Ahmed Ouyahia est remplacé par le ministre de l’Intérieur Noureddine Bedoui.