Mérite Estrien

Lire, écrire, rêver pour D’eux

Sur les deux nouveaux albums illustrés publiés par les éditions D’eux, la pastille rouge est collée bien en évidence : meilleur éditeur jeunesse d’Amérique du Nord au Bologna Children’s Book Fair. Comme un trophée imprimé. Comme un velours sur le parcours.

C’est que ce prix, remis en Italie en mars dernier, c’est un peu l’équivalent d’un Oscar de l’édition. La reconnaissance, prestigieuse, est venue couronner deux ans d’efforts pour la toute jeune maison d’édition sherbrookoise lancée par France Leduc et Yves Nadon. 

« Déjà, la nomination, c’était une surprise, une belle reconnaissance du milieu. Il y avait de grosses pointures de l’édition dans notre catégorie, alors remporter le prix, ça nous a donné de l’assurance. Et beaucoup de fierté », résument les deux complices dans la vie comme dans l’univers du bouquin et de la littérature. 

Autre moment fort des derniers mois : en juin dernier, la librairie Monet de Montréal a tissé une exposition avec les illustrations tirées des albums signés D’eux.  

« La vue d’ensemble était impressionnante. Toutes ces pages en vitrine et en grand format, c’était magnifique », souligne France.

C’était aussi l’occasion de mesurer concrètement l’ampleur du chemin parcouru. Deux tours de calendrier ont passé depuis qu’ils ont mis D’eux sur la mappemonde du livre jeunesse. Plus d’une vingtaine de titres sont nés sous leur tutelle créative. Chacun raconte un univers différent. Chacun a une facture visuelle qui lui est propre. Le trait commun, la parenté entre les colorés albums se trouve sans doute dans le souci de qualité qui guide les éditeurs, tant dans le choix des textes que dans celui des illustrations. Titres originaux et traductions se côtoient dans la liste des publications. Thierry Lenain, Michaël Escoffier, Manon Gauthier, Elise Hurst, Daniel Pennac, Mireille Messier et Jean Claverie sont quelques-uns des nombreux créateurs qui ont mis leur griffe à l’un ou l’autre des albums.

« Je regarde notre catalogue et je le trouve solide, je le trouve beau. Il n’est pas uniforme, il y a du drôle, du classique, du touchant, de tout. Mais chaque album a sa place. Je défendrais tous les titres qui sont là », note l’éditeur, aussi auteur à ses heures. 

L’ancien professeur à l’école primaire Notre-Dame-du-Rosaire affiche un parti pris pour la lecture depuis longtemps, lui qui avait fait de la littérature la pierre angulaire de son enseignement. Dans sa classe, les bouquins avaient une place de choix. Tout le temps. 

Le déclic, il l’a eu en 1989, lors d’un congrès à Toronto où il avait été question de l’importance de mettre les livres au centre de la classe. 

« J’étais revenu complètement chaviré. Ça a tout changé. »

L'amour partagé du livre illustré

Pendant 20 ans, le passionné du livre jeunesse a dirigé la collection Carré blanc aux Éditions 400 coups. Déjà, il faisait équipe avec France pour la conception des albums. 

Leur sensibilité tout autant que leurs expertises complémentaires trouvaient là un formidable terrain de jeu. 

« Comme graphiste, j’ai travaillé sur toutes sortes de projets au fil du temps, mais j’ai toujours particulièrement aimé l’édition jeunesse », dit celle qui est à la tête de l’entreprise de communication graphique Tatou. 

C’est après avoir quitté la niche de l’éditeur montréalais que le couple a eu l’idée de lancer sa propre maison d’édition. Parce que tous deux croient à la portée des histoires racontées. À l’impact du moment partagé autour des pages reliées. À ce que peut la littérature dans le quotidien des enfants comme des plus grands.  

« Le monde de l’édition, c’est difficile, oui. Mais c’est aussi très stimulant humainement. Chaque livre est une rencontre. »

Une rencontre nécessaire, dans un monde où tout va vite. 

Une rencontre qui, bientôt, pourrait aussi se faire outre-mer.

« Déjà, nos livres sont distribués en Suisse et on voit que notre catalogue pourrait susciter un intérêt en France. On n’est pas pressé, mais c’est un terrain sur lequel on aimerait avancer. »

Mérite Estrien

Boulanger par passion

Daniel Dufeu pratique le métier de boulanger depuis 50 ans. Il a fait des pains et des pâtisseries dans sa France natale, puis en Irlande, en Angleterre, en Israël et en Suisse avant d’ouvrir au Québec sa boulangerie, il y a 30 ans. D’abord installé à Lac-Mégantic, le commerce a pignon sur la rue Bowen de Sherbrooke depuis 1997.

Enfant, M. Dufeu était assez solitaire et distrait. « J’étais rêveur et comme je suis quelqu’un de manuel, les études ne me passionnaient pas. J’étais plus intéressé par l’écologie et les philosophies orientales que par les études. J’avais un oncle qui était boulanger et le métier m’intéressait. Je l’ai choisi parce que ça me permettait de voyager », note celui qui a marié une Québécoise, Henriette Charland-Dufeu, épouse qu’il a suivie jusque dans son pays en 1986.

Depuis, le boulanger et sa complice, qui s’occupe de la gestion du commerce, sont bien impliqués dans la communauté. « La Boulangerie Dufeu participe au développement des marchés locaux avec Les AmiEs de la Terre et différents marchés comme ceux de Melbourne et de Sainte-Catherine de Hatley. Nos fournisseurs sont des producteurs locaux et nous sommes partenaires du Frigo Free Go depuis les premières heures de ce projet contre le gaspillage alimentaire. »

En plus de remplir les frigos communautaires de tous ses invendus, la Boulangerie Dufeu est la première au Québec à avoir instauré la baguette en attente. « Les clients peuvent donner un 2 $ et ainsi payer une baguette de pain à quelqu’un qui n’a pas les moyens. Ce n’est pas juste pour les itinérants, ça peut être une personne âgée, un étudiant, une maman monoparentale », note M. Dufeu, précisant que depuis que l’initiative a été mise en place, 1175 baguettes de pain ont ainsi été distribuées.

« D’ailleurs, j’aimerais remercier nos clients qui participent à ce concept », ajoute d’emblée le boulanger, soulignant qu’une de ses plus grandes fiertés est de servir aujourd’hui les enfants de ses premiers clients.

« La plupart de nos clients deviennent rapidement des amis. On en a qui nous suivent depuis le début de l’aventure. Nous avons avec eux une relation de confiance parce qu’ils savent que nous utilisons de bons ingrédients. »

En plus des clients qui passent chercher leur pain sur la rue Bowen, la boulangerie artisanale approvisionne de nombreuses boutiques d’alimentation naturelle, de grandes épiceries telles que Provigo, Avril, Sobeys, Végétarien, des garderies et des restaurants.

Ajouter un ingrédient rare : l’amour

En France, le boulanger a travaillé dans le secteur biologique et le choix de ses ingrédients a toujours été au centre de ses préoccupations. « Je ne voulais pas travailler avec le sucre blanc, les gras et les additifs ajoutés dans la farine. Je voulais travailler avec des farines biologiques et des grains entiers. Je suis également contre l’utilisation d’ingrédients contenant des organismes génétiquement modifiés. Par exemple, notre pain au levain est très apprécié parce qu’il ne contient pas de levure », explique celui qui était bio bien avant l’invention de la certification du même nom.

« Une de mes grandes fiertés est d’ailleurs d’avoir été une des premières boulangeries artisanales biologiques au Québec. Le côté artisanal est important. J’essaie d’incorporer à mon pain quelque chose qu’une machine ne peut pas : de l’amour. Je mets le meilleur de moi-même dans mes produits », souligne celui qui est allé chercher un levain de 50 ans d’existence en France. Un levain qu’il rafraîchit tous les jours.

Aujourd’hui la plupart des 90 produits de la Boulangerie Dufeu sont certifiés biologiques par Québec Vrai. Le commerce, qui compte cinq employés, connaît une croissance stable. Comme toutes les entreprises, le recrutement de main-d’œuvre qualifiée est un défi, mais en même temps, la boulangerie demeurera toujours artisanale et l’objectif n’est pas de « manger le monde entier » ou de faire mourir ses concurrents.

« Ce que j’aime, c’est faire du pain. Pas gérer des employés ou les finances. J’aime mon métier », insiste-t-il.

Et il faut qu’il l’aime ce métier, car il est exigeant. Les vendredis, par exemple, il part de la maison à 3 h du matin, il travaille jusqu’à 20 h, revient dormir 3 ou 4 heures et retourne travailler de minuit à 20 h le lendemain. « C’est vraiment une passion! » note le boulanger qui met tout son cœur dans ses recettes.

Mérite estrien

Michael Goldbloom : À la défense d’une information de qualité

C’est un peu par hasard que Michael Goldbloom est devenu président du conseil d’administration de CBC/Radio-Canada le printemps dernier. Le principal de l’Université Bishop’s a été approché par un chasseur de têtes pour valider son intérêt. Du même coup, il s’agit en quelque sorte d’un retour aux sources pour M. Goldbloom, qui a été journaliste et éditeur dans le passé.

« J’ai passé une longue période dans le monde des médias, et j’ai été éditeur de journaux. Le journalisme m’a toujours intéressé... »

« Je ne peux pas dire que je cherchais », lance le principal au sujet de ce nouvel engagement. 

« Mon épouse et moi, on était en vacances le jour de l’annonce et la première fois que j’ai parlé à Catherine Tait (la nouvelle présidente-directrice générale), j’étais en Sicile. J’étais sur un volcan actif (l’Etna), j’espère que ce n’est pas un précurseur », lance en riant celui qui a d’abord été avocat.

« À une époque où il y a tellement de changements et d’incertitude pour les médias privés, je pense qu’il y a un rôle plus important pour un diffuseur public de maintenir un journaliste de qualité (...) »

Aux yeux du principal, ce n’est pas que le modèle financier des médias traditionnels qui les mettent en péril. La montée des fausses nouvelles inquiète également le principal; il cite les opinions anonymes sur les réseaux sociaux. « Il y a beaucoup de choses positives avec les médias sociaux, mais il y a aussi des risques et des problèmes qui viennent avec ça... C’est important d’avoir du journalisme de qualité. CBC/Radio-Canada est le plus important employeur de journalistes au pays. »

M. Goldbloom croit que Mme Tait et lui se complèteront par leurs parcours différents. Il souligne qu’il est très important de faire une distinction entre les deux fonctions, en rappelant que le rôle de président de conseil d’administration est de gérer cette instance, et non de gérer les opérations comme c’est le cas pour la présidente-éditrice.

Il raconte qu’il a vu davantage de réactions à cette nomination pour ce « poste essentiellement bénévole » que lors d’autres nominations. À ses yeux, cela reflète l’attachement que les gens ont pour le diffuseur public.

« Ce serait exagéré de dire que j’ai appris mon français en écoutant René Lecavalier, mais je suis un Québécois anglophone qui a toujours écouté CBC/Radio-Canada. »

« C’est l’une des premières obligations que je me suis données : que le français soit présent. Lors de ma première réunion, j’ai demandé de parler français; je ne dis pas que ce n’était pas fait avant. »

Même si la langue française n’était pas la plus couramment utilisée à la maison, il a toujours été important pour la famille Goldbloom de parler la langue de Molière. Michael Goldbloom raconte que son grand-père était pédiatre et que beaucoup de ses patients étaient francophones. 

Son père Victor a aussi été pédiatre et a été le premier titulaire du ministère de l’Environnement au Québec. Sa mère Sheela, qui a quitté New York pour suivre son conjoint, a élevé ses trois enfants avant de devenir professeure en travail social à McGill. « C’était très important pour mes parents qu’on apprenne le français. »

Les parents du principal ont toujours été très impliqués. Michael Goldbloom estime d’ailleurs que l’importance accordée à l’engagement social lui vient de ses parents. Et la politique, dans tout ça? Michael Goldbloom dit avoir été approché à quelques reprises. Il n’a jamais fait le saut, même s’il s’intéresse à la chose et qu’il respecte énormément les hommes et les femmes qui « font le service public ». 

On apprenait récemment que M. Goldbloom, à la barre de l’université depuis 2008, demeurera à la tête de Bishop’s pour un troisième mandat, après deux mandats de cinq ans. 

L’institution du secteur de Lennoxville, qui doit composer avec un plan de redressement, a passé une période difficile au chapitre financier. La santé financière de l’institution s’avère de meilleur augure, avec la nouvelle formule de financement annoncée par Québec et une hausse de l’effectif étudiant. « On était dans une situation précaire. La satisfaction que j’ai, c’est que l’on est resté uni. »

Maintenant que les choses vont mieux, le principal veut améliorer la réputation académique de l’institution. Il réfère à une publication du magazine Maclean’s dans laquelle les étudiants ont évalué leur expérience à Bishop’s. 

« Ils se sont définis comme les étudiants les plus satisfaits de toutes les universités canadiennes, peu importe leur taille. (...) »

Or, selon lui, il existe un décalage important entre la satisfaction des étudiants et la réputation académique de l’institution et le principal souhaite réduire cet écart. « J’aimerais que les gens connaissent un peu plus le travail de nos professeurs, la qualité de la recherche et la qualité de nos étudiants, de l’expérience intellectuelle et académique », souligne M. Goldbloom.

Mérite estrien

Pédaler en pensant aux autres

Au départ, Stéphane Reynolds s’offrait un cadeau à lui-même pour ses 50 ans, sans trop faire de vagues. Il était loin de se douter que son aventure allait prendre autant d’ampleur. Avec quelque 800 personnes suivant sa traversée du Canada à vélo sur Facebook et plus de 20 000 $ en dons amassés, il aura non seulement offert des fonds importants aux causes appuyées, mais il en aura inspiré plus d’un.

« Je ne suis pas un sportif né, je n’ai pas d’aptitudes physiques. Si on avait pu me faire couler le cours d’éducation physique au primaire, on l’aurait fait », lance Stéphane Reynolds, en mesurant toute l’ironie de ce propos pour un homme qui a parcouru 7800 kilomètres à vélo en 60 jours.