Onze Estriennes ont fait le tour du Mont-Blanc pour amasser des fonds pour la Maison Aube-Lumière. Elles s'étaient engagées à recueillir 33 000 $ en dons, elles ont atteint près de 60 000 $. Le groupe était composé (à l'arrière) d'Élisabeth Brière, Mélanie Noël, Lysianne Reula Sheard, Andrée-Anne Ouimette, Marie-Josée Roy, Nancy Pelchat, Raymonde L. Brémaud et Louise Rast Dunnigan. À l'avant, on retrouve Johanne Desrosiers, Nicole Dubuc et Brigitte Roy.

Marcher au-dessus des nuages

CHRONIQUE / L'invitation avait été lancée au printemps à la fin d'un souper-bénéfice. « Veux-tu venir marcher 170 km en 7 jours autour du Mont Blanc pour amasser des sous pour la Maison Aube-Lumière? Tu vas voir, c'est avec un groupe de femmes extraordinaires que tu randonneras. » J'ai hésité. Grosse dépense, engagement important, longue distance, l'inconnu. En même temps, j'avais la capacité de grimper au ciel et d'en redescendre. Pour tous ceux qui, bientôt, y resteraient pour l'éternité. (Si on adhère à l'idée que les gens qui meurent vont au ciel. Pour ma part, je ne déteste pas l'image. Je la trouve poétique et la mort est moins triste enrobée de poésie.)
Mélanie Noël
On a atterri à Genève avant de se diriger vers Chamonix. Onze femmes réunies à la veille d'un grand défi. On a d'abord marché vers la Suisse, puis vers l'Italie avant de revenir en sol français. On est passé par Trient, Champex, La Fouly, Courmayeur, Chapieux, Les Contamines, Les Houches. On a fait un pique-nique assises sur la frontière franco-suisse. On a mangé de la fondue au fromage avec les Suisses, bu de la grappa avec les Italiens du refuge Elena et chanté du Joe Dassin avec les voyageurs qui dormaient aux Mottets.
Le périple a duré neuf jours en tout. Neuf jours, quelques ampoules et des poussières. On a parcouru des dizaines de kilomètres par jour. Un pas à la fois. La distance totale faisait peur. La dénivellation aussi. Je la calculais en Mont Orford. « Aujourd'hui, on devra monter l'équivalent de deux fois et demie La Grande Coulée. » Sur notre parcours, il a neigé, grêlé, venté à faire pleuvoir à l'horizontal. Il y a eu des sentiers de bouette et des torrents sinueux à traverser. Un pas à la fois.
Et quand le ciel était de bonne humeur et qu'il se dégageait, il nous laissait découvrir des vues imprenables.
Dès le premier jour, la beauté et l'immensité des paysages m'ont donné le vertige. Ça m'a étourdie. « C'est pas épeurant, c'est magnifique. On est tout petit et on fait partie d'un tout grandiose », m'a rassurée une de celles qui étaient encore des étrangères pour moi avant-hier.
On a croisé des troupeaux de vaches à cloche, des moutons et leur berger et des centaines d'autres marcheurs. « Bonjour » « Bonjourno » « Hello » « Ni hao »
Quand mes jambes étaient lourdes et que je manquais de souffle dans les ascensions, j'ai beaucoup pensé aux gens pour qui on marchait. Ces gens qui achèvent leur parcours. « Eux aussi doivent y aller un traitement à la fois, une journée à la fois », m'a fait remarquer une de celles qui m'étaient de moins en moins étrangères. Un ami m'avait envoyé une photo de sa mère qui était en fin de vie pour que je m'en inspire. Merci. Ç'a fonctionné. Une femme du groupe avait inscrit le nom de proches qui s'étaient envolés de la Maison Aube Lumière. Le nom de sa mère y figurait.
Un soir, on s'est installées en rond pour se souvenir ensemble du pourquoi on était là. Chacune a lu un témoignage de l'entourage de gens qui avaient bénéficié des bons soins de la maison de soins palliatifs. Et il y a Lynda qui écrivait pour elle-même.
« Je suis Lynda et je vous parle en souvenir de moi. Certains vous diront : quel courage elle a eu devant la maladie et quelle sagesse elle a eu de l'affronter. Moi, je vous dis que la maladie a pris de l'avance dans ma vie et que la vie a voulu que cela soit ainsi. Il y a une chose que je tiens à vous écrire : Aube-Lumière est l'endroit qui m'a entourée d'humanité. Vous avez su me donner un confort chaleureux et respectueux. Jamais je n'aurais connu la douceur de mon départ sans Aube-Lumière. Lors de mon départ, votre lumière s'est illuminée de mille mercis à vous tous. »
Et puis, il y avait de l'inspiration à un pas de moi. Dans ce petit bout de femme qui a perdu le père de son enfant dans un crash d'avion il y a une quinzaine d'années, qui a appris il y a quelques années que son second conjoint avait une leucémie et qui, toujours positive, chante en marchant. Dans cette femme qui fait le tour du Mont-Blanc à 70 ans après avoir combattu plusieurs cancers. Qui marche un lobe de poumon en moins, un orteil cassé et qui jamais ne se plaint, mais plutôt nous encourage.
L'inspiration était aussi dans notre doyenne du groupe qui a amassé des milliers de dollars uniquement en faisant du porte-à-porte. À pied, il en va de soi. Dans notre grande chef organisatrice qui, comme un berger, a entouré son troupeau de marcheuses sans manquer de s'assurer que les premières comme les dernières se portaient bien. Dans cette marcheuse infirmière qui a fait sa part pour traiter les chocs post-traumatiques des Rwandais après le génocide. « Un groupe de femmes extraordinaires. » On ne m'avait pas menti. Toutes avaient leur bagage et n'avaient pas perdu l'envie d'avancer. Se dépasser.
Avec le sourire, malgré les chutes et les embûches. Le malaise vagal, la perte des valises ou des lunettes, le surplus d'inventaire à traîner au cas où.
J'ai aussi eu une belle pensée pour tous ceux qui avaient fait un don, comme un « lâche pas, je suis avec toi. » À la gang, on a ramassé presque le double de ce qu'on s'était engagé à livrer. Près de 60 000 $.
On a marché au-dessus des nuages et on a vu des oiseaux voler en-dessous de nous. Je n'oublierai jamais la sensation d'être vivante au ciel.
On n'a pas battu de record. Ce que nous avons parcouru en sept jours des athlètes l'avaient fait en moins d'une journée la semaine précédente lors de l'Ultra Trail du Mont-Blanc. On n'a pas atteint le sommet, on en a fait le tour. Mais le trajet a été mémorable. Grâce aux dix femmes qui m'accompagnaient, des étrangères devenues amies, et à tous ceux qui nous tenaient la main. De loin.