Doudi, Myriyam et Najwa entourent leur mère, Ensaf Haidar, qui milite pour la libération de son mari Raif Badawi. Les enfants plaident pour la libération de leur père dans une vidéo diffusée par Amnistie internationale.

«M. Trudeau, appelez le roi d'Arabie saoudite»

Leur père n'est pas là, mais les traces de lui sont partout dans l'appartement. Les prix qu'il a gagnés. Son certificat de citoyenneté émis par la Ville de Sherbrooke. Des photos de lui tout souriant avec les enfants. En attendant Raif Badawi, ses trois enfants ont lancé un cri du coeur dans une touchante vidéo diffusée par Amnistie internationale jeudi.
Il y aura cinq ans ce mois-ci que le blogueur saoudien est emprisonné en Arabie saoudite pour les propos qu'il a tenus sur son blogue. Selon le calendrier musulman, le prisonnier d'opinion a purgé la moitié de sa peine.
Jeudi, fin de journée. Myriyam et Doudi arrivent en coup de vent de l'école. Ensaf Haidar gère l'entrevue, les enfants qui babillent en français et en arabe, les sacs d'école remplis à craquer. Même loin de son conjoint, les journées vont vite pour Ensaf Haidar, qui milite pour la libération de son mari.
« Raif m'a appelée avant-hier. Le problème, c'est qu'il n'a pas l'espoir... », répond-elle lorsqu'on lui demande les dernières nouvelles de son mari. Ce dernier craint de terminer sa peine derrière les barreaux. «Quand je lui demande comment ça va, il me dit : ''S'il-te-plaît, ne me demande pas comment ça va.''»
« C'est injuste que notre père soit en prison. Il n'a tué personne. Il a juste créé un blogue. Ce n'est pas illégal », lance Najwa, 13 ans, dans la vidéo. « S'il était ici, ça n'aurait pas fait ça », dit-elle en entrevue.
Raif Badawi a été condamné à 10 ans de prison, une amende d'environ 300 000 $ et 1000 coups de fouet, à raison de 50 par semaine. Il a été flagellé en janvier 2015, et l'administration de cette peine n'a pas repris par la suite. 
« M. Trudeau, prenez le téléphone, appelez le roi d'Arabie saoudite pour que notre père revienne », lancent les enfants.
Au départ, Ensaf Haidar ne voulait pas dire tout ce qui se passait aux enfants. Mais quand son mari a été flagellé en Arabie saoudite en 2015, elle s'est dit qu'elle n'avait pas le choix. Aujourd'hui, ses enfants comprennent que leur père croupit en prison en raison du régime saoudien. « Les enfants ont changé. Ils sont devenus des adolescents... Ils étaient petits (la dernière fois qu'ils l'ont vu), mais ils ont quand même des souvenirs. » « Il était vraiment gentil et vraiment très grand », se remémore Myriyam. « J'en parle beaucoup, souligne Ensaf. Il est toujours avec nous. »
Ils étaient là, cet hiver, quand elle a rencontré le premier ministre canadien Justin Trudeau. C'est elle qui a eu l'idée de la vidéo. « Amnistie était d'accord avec moi. Le producteur, c'est mon ami, Luc Côté; c'est lui qui fait le documentaire (En attendant Raïf, avec le réalisateur Patricio Henriquez). 
Et comment elle fait, Ensaf, pour ne pas perdre espoir? « C'est sûr que c'est difficile. C'est plus facile que pour Raif : je suis libre, je vois le monde... Tout le monde me donne du courage. Je suis avec les enfants. Il me manque, ça fait cinq ans que j'attends. » La jeune femme à la détermination de fer souligne qu'elle s'accroche au positif. Elle espère fort qu'un vent de changement souffle sur l'Arabie saoudite : elle y dénote quelques brèches, aussi petites soient-elles. Elle espère que le prince trentenaire Mohammed Ben Salmane montrera davantage d'ouverture. À la mi-juin, Ensaf Haidar s'envolera en Allemagne, pour la Fondation Raif Badawi; elle doit y retourner en octobre, pour y remettre un prix. Elle prévoit aussi se rendre à Washington cet automne.