Depuis quelques années, les Québécois ont modifié de façon importante leurs habitudes de consommation en matière d'alimentation. À l'épicerie, on voit de plus en plus de consommateurs « consciencieux » face à la fluctuation des prix, constate une étude de l'Université Dalhousie.

Les Québécois ne font plus l'épicerie comme avant

Les Québécois ne font plus leur épicerie comme avant. L'époque où chacun faisait « son » Métro ou « son » Provigo est révolue depuis déjà un certain temps. Ce que les études tendent à démontrer, c'est que l'infidélité des Québécois à l'égard d'un supermarché a fait place à une plus grande conscientisation face à ce qu'ils achètent.
C'est là un des constats auquel en arrive le professeur et chercheur Sylvain Charlebois, de l'Université Dalhousie, à Halifax, qui scrute le comportement du marché agroalimentaire depuis plus de sept ans. Chaque année, son équipe publie un rapport très attendu des acteurs de l'industrie sur les prix alimentaires à la consommation.
En plus de suivre l'évolution des prix des aliments, le professeur Charlebois s'intéresse aussi au comportement des consommateurs. Dans une de ses études, parue en novembre dernier, on y apprenait que, pour la première fois, plus de la moitié (55,2 %) des ménages québécois avaient modifié leur façon de faire l'épicerie au cours des 12 derniers mois étant donné les fluctuations du coût de la nourriture. Certes, le phénomène du chou-fleur vendu à 8 $ l'unité en janvier 2016 n'est pas étranger à ce changement de comportement, concède le professeur, au cours d'un entretien téléphonique avec La Tribune.
« Ce qui nous a beaucoup surpris en faisant notre étude, c'est à quel point le phénomène (des changements de faire son épicerie) s'est manifesté au Québec. Les gens sont beaucoup plus consciencieux. Outre l'histoire du chou-fleur, il y a eu aussi la grosse campagne publicitaire d'IGA, qui a annoncé une baisse de prix importante. À partir de là, on aurait dit que les Québécois sont devenus plus consciencieux. Ils sont devenus plus pointilleux face à ce qu'ils achètent. Ils consultent davantage les circulaires et ils téléchargent davantage les applications sur leur téléphone intelligent », observe le professeur Charlebois, qui est titulaire d'un doctorat en administration de l'Université de Sherbrooke.
Ces changements d'habitude se déclinent de plusieurs façons. Ainsi, 58,9 % des consommateurs disent être plus à l'affût des offres spéciales qu'il y a un an, tandis que 56,9 % affirment stocker davantage d'articles à prix réduit qu'ils ne le faisaient il y a un an.
La restauration en hausse
Cela dit, si le consommateur québécois est plus près de ses sous lorsque vient le temps de faire son épicerie, la part de son budget consacrée à la restauration suit une tangente à la hausse depuis quelque temps.
« Les gens mangent tout de même beaucoup à l'extérieur », souligne Sylvain Charlebois, en indiquant que les revenus du secteur de la restauration ont connu une hausse de 4 % l'an dernier, comparativement à 2,3 % pour la vente au détail.
« Si la tendance se maintient d'ici 2030-2035, les ménages canadiens risquent de dépenser autant au restaurant qu'à l'épicerie. Aux États-Unis, cette "parité" resto-épicerie a été atteinte en 2016. C'est lié directement au mode de vie. Les gens travaillent de plus longues heures et sortent davantage », fait remarquer celui qui occupe le poste de doyen de la Faculté de Management à Dalhousie.
L'ACEF Estrie
Les changements dans les habitudes de consommation des Québécois observés par le professeur Charlebois ne surprennent pas Sylvie Bonin, coordonnatrice de l'Association coopérative d'économie familiale (ACEF) de l'Estrie, qui offre des ateliers de formation sur la consommation.
« Cela fait plusieurs années que l'augmentation des prix des aliments est plus élevée que l'IPC (Indice des prix à la consommation), dit-elle. Si pendant 10 ans le prix de la nourriture augmente plus vite que l'inflation, il ne faut pas se surprendre de voir les gens changer leurs habitudes un moment donné », ajoute-t-elle.
« D'autant plus qu'au Québec, il y a au moins la moitié de la population dont le revenu suit l'inflation », rappelle Mme Bonin en faisant référence aux revenus issus de la Régie des rentes, de l'aide sociale ou encore de la pension de vieillesse.
« Si tous ces gens-là veulent manger à leur faim, ils n'ont pas le choix, ils sont obligés de s'ajuster... »
Pour ce qui est des habitudes liées à la restauration, Mme Bonin reconnaît qu'elles sont intimement liées au mode de vie actuel. Mais dans un contexte où de plus en plus d'individus sont aux prises avec le surendettement, elle souligne que certaines habitudes peuvent aussi être adaptées de façon plus économique.
« Pour ceux qui en ont les moyens, le resto est effectivement une option qui correspond à la réalité, dit-elle. Mais lorsque les revenus sont plus serrés, peu de gens réalisent que le petit café-muffin qu'ils achètent tous les matins en se rendant au travail finit par coûter une petite fortune à la fin de l'année... »
Sarah-Kim Gendron
Hawa Sow
Couponing, cartes de points et tournée des épiceries
Des Sherbrookoises et Sherbrookois rencontrés à la sortie d'un supermarché confirment les résultats du Rapport sur les prix alimentaires à la consommation 2017 : oui, la hausse du coût des aliments les pousse à être de plus en plus à l'affût des offres spéciales, et plusieurs sont même prêts à visiter plusieurs points de vente pour économiser sur leur panier d'épicerie.
« Oui, je regarde plus les rabais qu'avant, avoue Hawa Sow. Et je ne vais pas à tout plein d'épiceries, mais ce n'est pas rare que j'en fasse deux ou trois pour aller chercher différents rabais. Je découpe aussi des coupons dans les circulaires que j'amène avec moi pour épargner. »
Tendance de plus en plus répandue depuis quelques années, le « couponing » semble en effet être pratiqué par de nombreux consommateurs à Sherbrooke.
« Je découpe des coupons et j'en prends même sur internet, pour essayer d'économiser quelque part, mentionne elle aussi Martine Toulouse. La plupart du temps, je vais aller à quelques épiceries dans la journée pour ramasser tout ce dont j'ai besoin, aux plus petits prix possible. »
Certaines personnes se tournent également vers les cartes de points, proposées dans presque tous les supermarchés, pour tenter de réduire leurs factures. « Je magasine beaucoup en fonction des cartes de points. J'achète ce qui donne le plus de points chaque semaine », explique Margaux Labonté.
Et il ne faudrait pas croire que seules les personnes âgées prennent le temps d'étudier leurs circulaires en quête des meilleures offres : on retrouve aussi des chasseurs d'aubaines chez les jeunes adultes.
« Mon chum, il regarde vraiment tous les rabais, il compare même le nombre de millilitres qu'il y a dans les produits pour comparer leur prix, il est freak avec ça!, rigole Sarah-Kim Gendron. Il est du genre à faire la plupart de l'épicerie à une place ou c'est moins cher, et pour les fruits et légumes, il va au IGA pour avoir une meilleure qualité. »
« Moi, je me fis aussi aux fruits et légumes qui sont de saison, ajoute la jeune femme. Je n'achèterai pas des fraises toutes les semaines l'hiver, c'est beaucoup trop cher! »
« J'avoue que maintenant, je mange pas mal moins de viande, parce que c'est très cher, souligne quant à elle Marianne Bédard. Quand la poitrine de poulet est rendue 10 $, on s'en passe! Mais les fruits et légumes, je trouve ça trop essentiel pour m'en passer. »
De son côté, Alice Nicole dit éviter carrément de se procurer certains légumes comme le chou-fleur et le brocoli, désormais hors de prix. « . Je fais particulièrement attention pour les fruits et légumes et la viande. Si je peux remplacer une pièce par une autre, qui serait tout aussi bonne, mais qui coûte moins cher, je le fais. » Catherine Montambeault