Vue de Sherbrooke de la 18e avenue.

Les douze travaux de Sherbrooke

Il y a 10 ans, La Tribune donnait la parole à une douzaine de rêveurs et bâtisseurs provenant de tous les horizons de la société dans le cadre d’un dossier intitulé « Sherbrooke vue par ses citoyens ». À l’occasion de tables rondes, ils avaient formulé une liste de priorités et douze idées pour secouer Sherbrooke. Une décennie plus tard, quelles idées sont devenues réalités, quelles idées ont été reléguées aux oubliettes? La Tribune fait le tour de la question.

1. Garder les touristes quelques jours

Le taux d’occupation des chambres hôtelières ne permet pas d’affirmer que les touristes ont prolongé leur séjour à Sherbrooke au fil des ans. Le taux est resté sensiblement le même année après année, oscillant généralement entre 50 à 52 %, selon des données de Destination Sherbrooke. Un sommet d’occupation a été atteint en 2013 grâce à la tenue des Jeux d’été du Canada (60 %). L’année suivante a toutefois connu le moins bon résultat de la décennie avec un taux de 48 %. Destination Sherbrooke met toutefois un bémol à ces chiffres puisqu’ils ne cumulent pas les réservations effectuées sur la plateforme Airbnb fondée en 2007. Ce sont donc des milliers de nuits qui échappent aux statistiques. La Tribune écrivait en 2009 que Sherbrooke se « vide carrément l’été [...]. La ville doit être plus attractive, que ce soit en vendant mieux ses attraits ou en en développant de nouveaux ». De ce côté, on peut dire mission accomplie puisque l’offre d’activités, estivale ou pas, s’est grandement diversifiée ou bonifiée avec le temps : Sherbrooke t’en bouche un coin (2014), Bouffe ton centro (2013), Festibière (2018), Circuit art et mosaïques (2018), Demi-marathon de Sherbrooke (2011), Muralis (2017), Sherblues, Concerts de la cité, Carnaval de Sherbrooke, etc. Destination Sherbrooke offre d’ailleurs depuis peu une formule « Road trips » qui incite les gens à rester plus longtemps dans la Ville reine des Cantons avec des parcours multiactivités qui nécessitent un séjour de quelques jours. 


2. Doter Sherbrooke d’une attraction majeure

Destination Sherbrooke qualifie la place Nikitotek d’attraction majeure. Depuis sa construction en 2010 au coût de 2,3 M$, la scène extérieure a reçu plus de 110 000 personnes. Cette affluence s’est traduite par des retombées économiques de 11,5 M$. L’organisme paramunicipal concède toutefois qu’il ne s’agit pas d’un produit d’appel majeur. Rappelons que depuis son érection, la place Nikitotek a fait couler beaucoup d’encre. Son premier spectacle, Omaterra, était qualifié d’échec par plusieurs; Traces n’a pas réussi à amener un flot de touristes; la saveur country de Cowboy de Willie à Dolly ne faisait pas l’unanimité au centre-ville; l’installation d’un toit au coût de 900 000 $ était contestée par des conseillers. Maintenant, où ira la scène extérieure à seulement quelques mois des travaux du pont des Grandes-Fourches qui exigent son déménagement? Le mystère reste entier, alors que Starmania présente sa deuxième édition. 

Le spectacle Starmania présenté à la place Nikitotek, qualifiée d’attraction majeure par Destination Sherbrooke.

3. Mobiliser les Sherbrookois autour d’un projet d’envergure

En 2009, la population de Sherbrooke était divisée. Où irait le nouveau Centre de foires? Après des mois de tergiversation, le plateau Saint-Joseph a finalement été désigné comme l’emplacement de cette nouvelle structure municipale. « Le prochain conseil aura comme défi de rallier tous les Sherbrookois autour d’un projet commun », écrivait La Tribune, en soufflant que les Jeux d’été du Canada pourraient répondre à cet objectif. Au final, l’événement sportif a affiché un bon bilan financier avec des retombées de 165,5 M$ et un legs d’environ 2 M$ selon un rapport de l’organisation, mais l’engouement promis dans la ville ne semble pas s’être produit. Plusieurs restaurateurs et commerçants ont d’ailleurs déploré avoir engagé plus de personnel pour rien. Dans son dernier mandat, l’ancien maire Bernard Sévigny a tenté d’obtenir les Jeux de la Francophonie de 2021, sans succès. L’administration Lussier a eu une deuxième chance de les obtenir, mais le financement de l’événement a posé problème. Sherbrooke obtiendra-t-elle les Jeux du Québec à l’hiver 2023 tel que souhaité? Du côté du centre-ville, la transformation de la rue Wellington Sud sera certainement un projet d’envergure dans les prochaines années. Si Well inc. a d’abord causé la division au conseil et dans la population — et peut-être même coûté les élections à Bernard Sévigny —, la nouvelle mouture de Well Sud semble faire consensus.


4. Multiplier les fêtes de voisinage

Selon la Ville, il y avait bon an mal an une quinzaine de demandes officielles pour tenir des fêtes de voisinage dans les dernières années. L’administration municipale a toutefois décidé de donner un coup de pouce à ces initiatives citoyennes en adoptant deux mesures. Depuis 2018, les organisateurs peuvent recevoir un chèque de 200 $ et récupérer eux-mêmes du matériel (ex : des chaises et des tables) offert directement dans les bureaux d’arrondissements ou recevoir un chèque de 125 $ et se faire livrer le matériel dans une remorque acquise et décorée par la Ville. Et depuis 2019, un projet-pilote permet aux citoyens de réserver un espace du parc Judes-O.-Camirand pour y tenir une fête de famille ou de voisinage. Un espace du même type est déjà en préparation au parc de la Laurentie, aussi situé dans l’arrondissement des Nations. Ces mesures semblent porter fruit puisque les demandes à la Ville ont grimpé à 33 en 2018 puis à 36 en 2019.


5. Retenir les étudiants

Selon un rapport synthèse du comité Sherbrooke, ville étudiante, produit en 2009, la reine des Cantons-de-l’Est faisait état d’une « faible rétention des diplômés ». Et la situation est restée sensiblement la même au cours de la décennie. L’enquête Relance effectuée tous les deux ans auprès des diplômés de l’UdeS, permet d’apprendre que deux ans après la fin de leurs études de 1er cycle, environ 28 % d’entre eux travaillent en Estrie. Plus précisément, 26,1 % des diplômés de 2010 occupaient un emploi en Estrie en 2012; 29,3 % des finissants de 2012 étaient toujours dans la région en 2014; 28,8 % des diplômés de 2014 travaillaient dans le coin en 2016; 28 % des finissants de 2016 exerçaient une profession en Estrie en 2018. Les deux autres régions à profiter du plus grand nombre de cerveaux sherbrookois sont Montréal et la Montérégie. À Sherbrooke même, le solde migratoire des 25-44 ans est resté négatif depuis 2009, pour une moyenne de 350 départs de jeunes adultes par année. De son côté, le comité Sherbrooke, ville étudiante a été remplacé par le comité Étudiant-citoyen qui relève de l’arrondissement des Nations. 

Sherbrooke peine à retenir ses étudiants.

6. Aménager une plage au lac des Nations

L’idée ressurgit de temps en temps. Que ce soit dans des lettres publiées dans la section Tribune libre alors que l’été bat son plein ou par l’ancien propriétaire du Savoroso qui souhaitait en 2013 en faire un grand projet récréotouristique. Mais non, il n’y aura pas de plage au lac des Nations, confirme Destination Sherbrooke. Pour eux, le projet « est abandonné ». 


7. Intégrer les immigrants

Selon les données de Statistiques Canada, il y avait 8190 immigrants à Sherbrooke en 2010. En 2016, date du dernier recensement, il y en avait 3690 de plus, pour un total de 11 885. On comptait également à ce moment 1870 résidants non permanents. Annuellement, les personnes réfugiées (celles prises en charge par l’État et celles parrainées par le privé) représentent presque les deux tiers du total des personnes immigrantes accueillies à Sherbrooke, selon Mercedes Orellana, directrice générale du Service d’aide aux Néo-Canadiens, qui est d’avis que l’intégration des personnes immigrantes s’est améliorée dans la dernière décennie. L’ouverture en 2009 de la Clinique des réfugiés a tout d’abord créé un point d’ancrage entre les réfugiés et le système de santé. Puis la reprise du jumelage interculturel en 2015, financé par le SANC en premier puis par le gouvernement en 2017 — qui l’avait abandonné en 2005 —, permet aux immigrants de se créer un réseau dans la communauté sherbrookoise, de tisser des liens d’amitié. Finalement, si la pénurie de main-d’œuvre cause des maux de tête aux employeurs, elle se révèle salvatrice pour bien des immigrants. « Depuis deux ou trois ans, c’est une période favorable pour les immigrants puisque les employeurs doivent se tourner vers eux alors que ce n’est pas toujours leur premier réflexe », souligne Mme Orellana. Les entreprises sherbrookoises sont donc plus nombreuses qu’à l’habitude à requérir les services des différentes organisations vouées au maillage entre les nouveaux arrivants et les entreprises. Le complexe dossier de la reconnaissance des diplômes étrangers quant à lui avance à pas de tortue, les gouvernements et les ordres professionnels se renvoyant la balle depuis des années.

Mercedes Orellana, directrice générale du Service d’aide aux Néo-Canadiens, et Leona Nkoghe, agente de projet Art Canada 2017, qui organisent une exposition itinérante dans le cadre du 150e du Canada avec des artistes peintres de la région de toutes origines.

8. Faciliter le maillage entre les chercheurs universitaires, les entreprises et la population

En 2009, la Société de développement économique de Sherbrooke est devenue Innovation et développement Sherbrooke. Un an plus tard, l’IDES se transformait à son tour en Sherbrooke Innopole. « En adoptant cette nouvelle appellation, l’organisme qu’on appelait la Société de développement économique de Sherbrooke entend clairement positionner Sherbrooke comme un pôle majeur d’innovation à l’échelle nationale et internationale », écrivait alors La Tribune. Depuis, cinq filières clés ont été développées, toutes portées par des technologies innovantes, aidant Sherbrooke à se défaire de son image de ville offrant de bas salaires. Du côté universitaire, les diplômés de l’UdeS ont accès depuis 2011 aux services de l’Accélérateur pour la création d’entreprises technologiques. À ce jour, l’ACET a soutenu 85 projets d’entreprises, créé 300 emplois, et obtenu 65 M$ en financement par les entreprises.   


9. Miser sur la qualité de vie

« Sherbrooke dispose d’une qualité de vie enviable », statuait La Tribune à l’époque. Et c’est toujours vrai. Certaines initiatives des dernières années ont d’ailleurs doté Sherbrooke d’encore plus de charme. En ce qui concerne la mise en valeur de notre belle nature, mentionnons entre autres la création de la réserve du parc du Mont-Bellevue (en cours) et la reconstruction du pont des Grandes-Fourches qui doit redonner accès aux berges de la rivière Saint-François (à venir). Du côté de la sécurité, Sherbrooke a multiplié les traverses piétonnières et diminué la vitesse autour des écoles. Pour les sportifs, la mise à niveau du Palais des sports (2011), la construction du Complexe Thibault GM (2011) et du Centre sportif de l’Université Bishop’s (2015) ont rehaussé la qualité des infrastructures sportives de la Ville. Trois nouvelles écoles primaires ont poussé, deux en 2015, une en 2018. Finalement, les résidants du quartier Dubreuil de Fleurimont ont certainement vu leur qualité de vie augmenter considérablement avec la fermeture du dépotoir du chemin des Pèlerins en 2008. Rappelons qu’après cette fermeture, les déchets sherbrookois ont parcouru des milliers de kilomètres pour être enfouis à Saint-Étienne-des-Grès, en Mauricie, jusqu’en 2013. Quelque 152 000 tonnes de déchets y ont été enfouies. Afin de neutraliser l’émission de GES de tout ce camionnage, la Ville a planté 8500 arbres. Depuis 2013, les déchets sont acheminés à Bury, chez Valoris, dont Sherbrooke est devenu copropriétaire en 2011.

Sherbrooke met en valeur sa belle nature.

10. Faire rouler des autobus à l’hydroélectricité

Lentement mais sûrement. À la fin de l’année, la Société de transport de Sherbrooke possèdera 39 autobus hybrides sur un total de 96 véhicules. La société de transport procède à l’achat de cinq ou six véhicules hybrides par an depuis leur première acquisition en 2014. La STS espère que sa flotte d’autobus sera entièrement composée de véhicules hybrides ou électriques en 2024. À partir de 2025, tous les autobus achetés par le réseau de transport devraient être électriques.

La STS espère que sa flotte d’autobus sera entièrement composée de véhicules hybrides ou électriques en 2024.

11. Étendre le transport en commun à rabais

En 2004, l’Université de Sherbrooke a lancé une petite révolution en décidant d’offrir le transport en commun gratuit à tous ses étudiants. Le Cégep de Sherbrooke a emboîté le pas en 2007 moyennant quelques dizaines de $ aux étudiants par session — ce que l’UdeS exige également depuis 2010. Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS et la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke ont des partenariats depuis longtemps avec la STS afin d’inciter leurs milliers d’employés à sauter dans les autobus. Récemment, l’Université de Sherbrooke a également annoncé avoir adhéré à un programme employeur. Selon la STS, plusieurs discussions seraient en cour avec d’autres organisations qui souhaitent joindre programme employeur. Depuis 2012, les moins de 12 ans montent à bord des autobus gratuitement, gracieuseté du Renouveau sherbrookois qui en avait fait une promesse électorale. Les frais annuels de cette initiative, estimés à 25 000 $ en 2012, sont absorbés par la Ville. Cette annonce avait entraîné plusieurs groupes d’aînés à réclamer la même chose, toujours sans succès. L’idée de la gratuité pour tous a fait la manchette quelques fois au fil des ans — notamment aux élections municipales alors qu’il s’agit d’un projet phare du parti Comme Une Eau Terre. Chaque fois la réponse a été la même : trop onéreux. Finalement, rappelons que la société de transport offre un tarif spécial à 1 $ à l’occasion de sept événements, soit la Fête nationale, Fête du Canada, Classique Pif, Sherblues, Fête du lac des Nations, Bouffe ton centro et Festival des traditions du monde.


12. Développer le tourisme vert

Le tourisme vert a certainement gagné en popularité depuis 2009. Et la Ville de Sherbrooke suit la mouvance. Destination Sherbrooke affirme travailler à mettre en lumière les plus beaux plateaux naturels de Sherbrooke tels que le lac des Nations, les rapides du centre-ville, les abords de la rivière Saint-François pour les cyclistes. Mentionnons également la relance du Corridor bleu de la rivière Magog en 2017 et l’avènement du Circuit art et mosaïques en 2018. Reste à voir ce qui se passera avec Parcours, ce plan directeur des grands parcs et espaces verts. Destination Sherbrooke présentera au conseil municipal à l’automne une version actualisée de ce projet. Rappelons que depuis sa présentation en 2015, ce projet de 25,4 millions $ ne cesse de perdre des plumes. On sait déjà entre autres que le disque-golf au parc Victoria et la vague de surf dans la gorge de la rivière Magog ont été écartés.

Le tourisme vert a certainement gagné en popularité depuis 2009.