Le pédiatre Francis Livernoche
Le pédiatre Francis Livernoche

Les dommages collatéraux de la pandémie sur les jeunes

Des enfants restés à l’écart dans l’apprentissage de leur langue d’adoption, une adolescente qui se fait « un petit ami » américain sur les médias sociaux. Les impacts collatéraux de la pandémie sur les enfants et les adolescents sont grands, notamment pour ceux qui ne sont pas retournés à l’école depuis la fin des classes le 13 mars. Les impacts sur l’apprentissage des parents, souvent de nouveaux arrivants ou des immigrants installés depuis quelques années à peine, risquent aussi de se faire sentir, selon la directrice générale du Centre d’éducation populaire de l’Estrie (CEP), Mylène Rioux.

Le Dr Francis Livernoche, pédiatre social du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, est bien placé pour voir les impacts. Il fait partie des pédiatres signataires d’une lettre demandant un assouplissement des mesures de distanciation chez les jeunes, diffusée la semaine dernière (voir autre texte en page 25).

Il compte, dans sa clientèle, de nombreux enfants immigrants ou vulnérables qui ne sont pas retournés à l’école. 

« La plupart de mes patients sont issus des populations vulnérables. Je n’ai aucun parent qui a envoyé son enfant à l’école, alors que ce sont des enfants qui auraient dû y être pour leurs difficultés d’apprentissage. »

« J’avais une petite Colombienne arrivée au Québec depuis deux ans, pour qui la francisation a été très difficile. Elle est arrivée à 10 ans, non scolarisée. Elle n’a pas adopté la langue, comparativement à ses frères. J’ai vu le recul au niveau de son français. Elle a peu d’amis, peu d’occasions d’exercer la langue. Ce sont des reculs importants. » 

Il raconte avoir vu une fillette qui recevait des travaux non adaptés à son niveau. En raison de son cheminement, elle n’était pas au même point que ses camarades de classe : il y a eu un certain délai avant que l’on comprenne que les travaux ne convenaient pas à son cheminement.

« C’est ça le danger de mesures uniformes », souligne le pédiatre. 

Les impacts collatéraux de la pandémie sur les enfants et les adolescents sont grands, notamment pour ceux qui ne sont pas retournés à l’école depuis la fin des classes le 13 mars.

Des retards à prévoir

Le CEP de l’Estrie offre des services de francisation et d’alphabétisation à ses apprenants. Le centre a fermé ses portes le 13 mars dernier, mais il a mis en place en place des solutions autres que le présentiel. « On a maintenu en distance dans la mesure du possible », note Mylène Rioux. Elle s’attend néanmoins à des retards importants pour ses étudiants.

Habituellement, le centre ferme pendant la période estivale. « On ferme six semaines et quand ils reviennent, ils ont perdu un certain pourcentage d’acquis. En six mois, il va y avoir beaucoup de choses », commente-t-elle alors que les apprenants travaillent toujours en distance... à des degrés variables.

Le volet francisation fonctionne sous la gouverne du ministère de l’Immigration, en milieu communautaire et institutionnel (notamment au Cégep de Sherbrooke, qui n’est pas rouvert).  

Le centre a d’abord gardé un lien téléphonique, entre autres pour faire des mises à jour sur les points de presse, puis a déployé différents moyens d’enseignement.

« L’accès à la technologie est un grand enjeu. Souvent, nos adultes analphabètes sont alphabètes numériques. D’utiliser la technologie, d’utiliser Zoom, si on n’est pas à côté, c’est difficile en partant. Avec la communication au téléphone, quand ils n’ont pas accès au visage, à la gestuelle, à la bouche qui bouge, on perd environ 80 % de leur compréhension. Un appel téléphonique, c’est complexe », explique Mylène Rioux. 

L’équipe a aussi compris que certains avaient du mal à comprendre les consignes sanitaires. « On faisait des cours à la maison, on s’est rendu compte que certains se réunissaient alors qu’ils n’avaient pas le droit de se voisiner. Ça a été difficile pour eux : il y avait une difficulté de compréhension. »  

Le CEP a aussi fait des pieds et des mains pour dénicher du matériel informatique, notamment en faisant affaire avec Christelle Lefèvre, qui a démarré le projet Un ordi pour nos élèves. Il prête aussi des tablettes en francisation, où on retrouve principalement des nouveaux arrivants.