Les défenseurs des droits animaliers s’appuient sur des images-chocs pour demander au gouvernement d’agir pour protéger les animaux contre ce qu’ils jugent être des mauvais traitements subis pendant les rodéos.

Les bêtes de rodéo «maltraitées», selon un rapport

Montréal — Taureau au museau ensanglanté à force de foncer sur les parois de son enclos; veau aux pattes attachées, traîné dans la poussière par une corde nouée à son cou; cheval qui s’accroche dans sa corde et culbute, les quatre fers en l’air, victime d’une commotion cérébrale... Les rodéos contreviennent clairement à la nouvelle loi québécoise censée protéger les animaux contre les mauvais traitements, selon des défenseurs des droits animaliers, qui s’appuient sur des images-chocs pour demander au gouvernement d’agir.

Le rapport des observateurs sur les rodéos de l’été dernier a été remis aux membres du comité, qui doivent en discuter à leur prochaine rencontre, à la fin du mois.

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Les rodéos peuvent respecter la Loi sur le bien-être animal, dit Laurent Lessard

Ces images ont été filmées lors des rodéos de l’été dernier à Montréal et à Saint-Tite, après une entente entre les organisateurs de ces événements et leurs opposants, qui avaient d’abord tenté de faire interdire le rodéo de Montréal.

«L’analyse des images par un vétérinaire montre clairement, selon moi, une violation de la loi, parce que certaines épreuves de rodéos soumettent les animaux à des risques de blessures. On a une preuve d’expert qui est claire», affirme Alain Roy, professeur de droit à l’Université de Montréal, qui a mené les démarches judiciaires contre les rodéos.

Les dirigeants du Festival western de Saint-Tite, qui ont aussi organisé le rodéo de Montréal l’été dernier, rétorquent que M. Roy et ses collaborateurs font une analyse biaisée, basée sur une interprétation abusive de la loi, selon eux. «Nous respectons la loi, nous avons des vétérinaires sur place, les inspecteurs du ministère de l’Agriculture assistent à toutes nos épreuves, et on n’a jamais eu d’avis d’infraction pour avoir contrevenu à la loi», soutient Pascal Lafrenière, directeur du festival.

Il a fait analyser les mêmes images vidéo par une autre vétérinaire indépendante, qui affirme n’avoir observé aucun mauvais traitement infligé aux animaux ni aucun signe de détresse.

Lasso, torsion et commotion
Un échantillon d’images filmées par l’équipe d’Alain Roy soulève tout de même des questions. On y voit notamment un cowboy saisir un bouvillon par les cornes, en pleine course, en lui tordant le cou à 180 degrés. «Une telle torsion du cou, violente et rapide, peut causer des blessures à la moelle épinière ou à la colonne», explique le vétérinaire Jean-Jacques Kona-Boun, qui faisait partie du groupe d’observateurs et qui a analysé les images vidéo, en les regardant parfois au ralenti.

Lors d’une autre épreuve, un veau est attrapé au lasso par le cou. Stoppé net dans sa course, il tombe au sol, se fait ensuite attacher les pattes et traîner par la corde, toujours nouée autour de sa gorge. Un autre veau a quant à lui la corde qui lui enserre la tête au niveau des yeux.

«Il y a des risques incontestables de blessures, et ces choses se produisent souvent dans les rodéos», soutient le docteur Kona-Boun.

Une autre image saisissante montre une jument au galop qui s’accroche dans sa corde, ce qui lui fait subir un choc au cou et la fait culbuter. Elle se retrouve étendue sur le côté et défèque, secouée de spasmes.

Selon le Dr Kona-Boun, la jument a sans doute été victime d’une commotion cérébrale.

«Être doué de sensibilité»
Le rapport de plus de 600 pages détaillant les observations de l’équipe d’Alain Roy présente plusieurs autres situations où les animaux semblent malmenés lors des deux rodéos.

Or, la Loi sur le bien-être et la sécurité de l’animal (BESA), adoptée en décembre 2015, stipule qu’un animal ne doit être «soumis à aucun abus ou mauvais traitement pouvant affecter sa santé», parce qu’on considère qu’il s’agit d’un «être doué de sensibilité ayant des impératifs biologiques».

«Aucun signe de détresse»
La vétérinaire Jennifer Woods, qui s’est penchée sur le rapport de M. Roy à la demande des organisateurs du Festival western, arrive à des conclusions complètement différentes: selon l’experte en manipulation de bétail, les animaux sont traités correctement.

Au sujet de la jument que l’on voit tomber et faire une crise, elle avance, dans son propre rapport, que «l’animal a été inspecté une fois de retour dans l’enclos, puis par des vétérinaires dans la chute. D’après ce que j’ai pu voir, il semblait bien se porter. Tout ce que je peux dire, c’est que les organisateurs de l’événement et les vétérinaires ont réagi immédiatement et de façon appropriée».

«Les veaux que j’ai pu observer dans les vidéos ne montraient aucun signe de détresse à leur retour dans les enclos d’attente immédiatement après la compétition», indique-t-elle aussi. Elle ajoute qu’aucun équipement ne blesse les animaux.

Pascal Lafrenière souligne que les bêtes sont sélectionnées selon leurs aptitudes à participer aux épreuves. «Elles peuvent avoir de très longues carrières, plus de 20 ans pour certains chevaux, dit-il. Les éleveurs n’ont aucun intérêt à ce qu’elles se blessent. Surtout que certaines peuvent valoir très cher.»

Les rodéos sont encadrés par des règlements stricts. Par exemple, explique-t-il, lorsqu’un veau est attrapé au lasso, si ses pattes quittent le sol (comme on peut le voir dans l’un des extraits vidéo), le concurrent sera disqualifié. Il est aussi interdit de traîner le veau au sol sur plus d’une certaine distance.

Ceux à qui les rodéos ne sont pas familiers peuvent être «impressionnés» par certaines images, dit M. Lafrenière. «Mais le bien-être des animaux est au cœur des préoccupations des organisateurs de rodéos.»

Comité consultatif
Alain Roy et un groupe d’étudiants avaient déposé une demande d’injonction pour faire interdire le rodéo de Montréal, organisé l’été dernier lors du 375e anniversaire de la métropole, en invoquant la loi BESA. Ils ont retiré leur demande après que les organisateurs eurent accepté la présence d’observateurs aux rodéos de Montréal et de Saint-Tite. Ils ont aussi obtenu la création d’un comité, sous les auspices du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), chargé de se pencher sur le traitement des animaux dans les rodéos. Il regroupe trois spécialistes du bien-être animal et trois représentants des organisateurs de rodéos, dont Pascal Lafrenière.

Le rapport des observateurs sur les rodéos de l’été dernier a été remis aux membres du comité, qui doivent en discuter à leur prochaine rencontre, à la fin du mois, et faire des recommandations au ministre, si nécessaire.

Alain Roy souhaite que le comité suggère des moyens de soustraire les animaux concernés aux «abus ou mauvais traitements pouvant affecter leur santé». Si le gouvernement ne fait rien, «les défenseurs du droit animalier sont maintenant suffisamment organisés pour défendre la cause qui est la leur, en usant de toutes les expertises et ressources judiciaires à leur disposition», dit-il.