Leslie Vertes, survivant de l'Holocauste, n'a pas eu besoin d'insister beaucoup pour retenir l'attention de quelque 300 élèves du secondaire, mardi, au Centre Québecor du Séminaire Salésien.

Le survivant de l'Holocauste qui refuse le silence

« Le silence ne suffit pas. Ne soyez pas silencieux. Battez-vous pour vos droits. Battez-vous pour les droits de tout le monde! »
Cette voix qui s'élève, qui incite à prendre la parole, c'est celle de Leslie Vertes, un survivant de l'Holocauste qui partageait son histoire, mardi, avec des élèves du Salésien, du Collège du Mont-Sainte-Anne et de l'école secondaire de Bromptonville. « Ma voix est vieille. La vôtre est jeune, forte. C'est vous qui décidez, dans vos têtes, du pouvoir que vous avez. Êtes-vous prêts à être les leaders de ce pays? », a interrogé l'homme de 92 ans, présent au Centre Québecor de la rue Don Bosco.
Né à Ajak en Hongrie en 1924, M. Vertes estime être né trois autres fois. Trois fois où la vie qu'on allait lui dérober a prévalu. Trois moments charnières qu'il raconte encore à qui le lui demande, parce qu'il refuse lui aussi de garder le silence.
« Vous excuserez ma voix qui casse parfois. Même si j'ai raconté mon histoire des centaines de fois, ça demeure difficile. Pendant des années, je n'en ai pas parlé, mais j'ai réalisé que vous ne pouviez pas savoir si je ne vous racontais pas. Une histoire qui n'est pas racontée est une histoire qui n'est jamais arrivée. Si je vous la raconte, vous savez ce qui est arrivé. Vous savez quoi éviter : la discrimination, la haine, les génocides. J'espère que vous savez que la liberté n'est pas gratuite, que la liberté, ce n'est pas seulement aujourd'hui, mais tous les jours. »
Leslie Vertes raconte comment il s'est caché, souvent sous le plancher de sa chambre en Hongrie, pour éviter les milices qui cherchaient à emmener les juifs. Il raconte comment il ne mangeait pas à sa faim, trouvant parfois seulement une patate crue dans les poubelles. À 20 ans, arrêté par deux soldats fascistes, il a été escorté au milieu de Budapest, où tous les magasins étaient fermés.
« J'ai vu une douzaine de personnes alignées face à des soldats. Je me suis retrouvé au milieu d'eux. De chaque côté, ils ont commencé à tirer. J'étais épuisé; je me suis effondré. »
Touchée, une victime s'est affaissée sur lui. Des bombardements américains qui ont forcé les soldats à courir aux abris, l'ont probablement sauvé. « Après un temps, je me suis relevé et je suis retourné à ma chambre. Je venais de naître une deuxième fois. »
Intercepté une deuxième fois par deux soldats, un mois plus tard, il devait être emmené aux quartiers de la Gestapo. « J'ai senti quelqu'un me taper sur l'épaule et me dire de courir. J'ai couru. Quand je me suis retourné, j'ai vu le plus vieux des deux soldats qui frappait le plus jeune avant de prendre la fuite. C'était un juif qui se cachait dans les uniformes fascistes pour survivre. Je venais de naître une troisième fois. »
Leslie Vertes, fait prisonnier à Budapest par les Russes, a été envoyé dans un goulag en Ukraine, près de Donetsk. « J'avais baissé les bras, abandonné. Je me disais qu'il était impossible de survivre. »
On l'a forcé à travailler dans une mine où, faute de productivité, on amputait ses rations de nourriture. « Je suis devenu très malade. J'ai développé le scorbut. Ma gorge était enflée, mes gencives saignaient. J'avais 21 ans, je n'avais pas d'avenir et j'avais les cheveux blancs. J'étais tellement malade qu'ils ont creusé ma tombe. »
Aux bons soins d'une médecin pour qui il était le premier patient, il a guéri, survécu. Il naissait une quatrième fois.
En rentrant chez lui en homme libre, déprimé, il s'est rendu sur les rives du Danube, où on alignait quelques mois plus tôt les juifs avant de les abattre. « Je me demandais pourquoi j'avais survécu. Je n'avais personne. Je me suis retourné, j'ai trouvé du travail et j'ai rencontré ma femme. » En 1957, avec sa conjointe et son fils, il immigrait au Canada, où il occupait trois emplois en même temps qu'il étudiait.
« J'ai presque 93 ans et je n'ai jamais contracté d'emprunt ou d'hypothèque », dit-il fièrement.
Pourquoi y a-t-il encore des guerres et des génocides en 2017? « Parce que la majorité silencieuse ne parle pas, ne se défend pas. Il faut se lever. Il faut se battre pour la liberté. »
Si M. Vertes a livré son histoire, c'est parce que l'enseignante en anglais Tina Bizier l'a invité par l'entremise de la Fondation Azrieli. « La fondation a créé une quarantaine de mémoires de gens qui ont immigré au Canada après la guerre. Les élèves de 4e secondaire en lisent un alors que ceux de secondaire 3 lisent un roman graphique sur le thème de l'Holocauste. On se rend compte qu'à 14 ans, ils ne savent pas grand-chose sur l'Holocauste, à part le nom... », explique Mme Bizier, qui voulait que la conférence soit une expérience humaine plus qu'académique.
Les quelque 300 élèves sont repartis avec le livre Alone in the storm, qui raconte la vie de Leslie Vertes.