Donat Oscar Édouard Denault a été maire de Sherbrooke de 1920 à 1922.
Donat Oscar Édouard Denault a été maire de Sherbrooke de 1920 à 1922.

Le legs du maire DOÉ Denault

Alain Goupil
Alain Goupil
La Tribune
Une artère importante du quartier Ouest de Sherbrooke porte son nom. Mais malgré cette reconnaissance, peu de Sherbrookois savent qui a été Donat Oscar Édouard Denault. Pourtant, sa contribution au développement social et économique de la ville mérite amplement d’être connue, selon son petit-fils, Pierre D. Denault, et son arrière-petit-fils, Philippe Denault.

DOÉ Denault (comme on l’appelait à l’époque) a été élu maire de Sherbrooke il y a exactement 100 ans cette année, en janvier 1920. Mais ce que peu de Sherbrookois savent, c’est qu’il a été un acteur déterminant dans la municipalisation de l’électricité et dans l’émergence d’une petite bourgeoisie sherbrookoise, affirme Pierre D. Denault.

Ainsi, DOÉ Denault a été le septième maire francophone de Sherbrooke, à une époque où l’alternance entre anglophone et francophone était de mise.

Bien que les Canadiens français étaient plus nombreux à Sherbrooke au début du XXe siècle, leur pouvoir économique était inférieur aux anglophones. C’était l’époque de la double majorité. Lors des votes ou des référendums pour autoriser les emprunts faits par la Ville, il fallait la double majorité : celle des votes et celle liée à la valeur foncière des votants.

Le segment anglophone de la population pouvait ainsi s’opposer aux réformes. Cette règle avait pour effet d’assurer la mainmise anglophone sur l’économie de Sherbrooke, ceux-ci possédant l’industrie très prospère de la ville et les centrales hydro-électriques qui alimentaient aux meilleures conditions les usines, rappelle Philippe Denault.

« Le changement de cette règle, pour modifier le rapport de force, fut le grand combat de DOÉ et de ses alliés. La petite bourgeoisie canadienne-française voulait prendre sa place et ne plus être déclassée par les riches industriels anglophones de Sherbrooke-Nord qui, par leurs alliances avec les banques, et leurs alliés à Montréal et Toronto, contrôlaient le développement industriel, les transports et leurs bénéfices. L’élite industrielle anglophone considérait que les administrations publiques locales étaient incompétentes pour gérer les grands projets et voulait préserver leur know how dans le secteur privé. »

Sous son administration (1920-1921), le conseil municipal de Sherbrooke entreprend de nombreux chantiers. À commencer par le réaménagement de la centrale de Weedon où un barrage en béton est mis en place. Une ligne de transmission d’une longueur de 48 kilomètres, reliant Weedon à une sous-station de Sherbrooke, est ensuite construite. C’est le début de la municipalisation de l’électricité.

Philippe Denault et Pierre D. Denault devant le mausolée de leur arrière-grand-père et grand-père, l’ex-maire DOÉ Denault.

Réalisations

À l’hiver de 1921, la population de Sherbrooke atteint 23 522 citoyens. Pour la première fois, la valeur des permis de construction franchit la barre des 3 M$, dont 1 million $ sera consacré à la construction de l’usine Canadian Connecticut Cotton Mills.

Pendant que le secteur industriel connaît un essor remarquable, l’administration Denault s’attaque à un autre chantier : celui de construire des logements destinés aux familles d’ouvriers. Un règlement d’emprunt de 500 000 $ (remboursable sur 20 ans) servira à la construction de 70 logements, dans le secteur des rues Alexandre, LaRocque et Drummond (actuelle Galt Ouest), qui sera connu sous le nom de « Petit Canada ».

Cent ans après l’élection de son grand-père, Pierre D. Denault estime que les Sherbrookois auraient tout intérêt à mieux connaître la contribution de DOÉ Denault au développement économique et social de Sherbrooke. Notamment en ce qui concerne l’émergence de la petite bourgeoisie canadienne-française...

« On associe beaucoup la Révolution tranquille à l’émancipation des Canadiens français, mais on oublie trop souvent la période des années 20 durant laquelle mon grand-père et d’autres Canadiens français ont aussi très bien réussi... »

De fait, après son passage en politique, DOÉ Denault a poursuivi sa carrière dans le monde des affaires avec tout autant de succès. « Il est devenu très riche, précise son arrière-petit-fils. À une certaine époque, mise à part sa grosse maison dans le coin de la rue Gordon, il avait aussi un chalet à Old Orchard, dans le Maine, et un chalet flottant à Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix. »

Avec McManamy

C’est en 1903 que DOÉ Denault arriva comme conseiller à la Ville. Il s’allia à l’Irlandais catholique Daniel McManamy qui était maire depuis 1902, et qui prenait partie pour le segment francophone de la population. L’élection de DOÉ a permis de vaincre un conseiller anglophone, qui était un vote acquis artificiellement aux anglophones (pour la bonne entente), ce qui permit aux francophones d’obtenir une majorité au conseil par la suite. C’est McManamy qui fut le plus farouche promoteur de cette municipalisation tout au long de sa carrière. Il était un grossiste en alimentation comme DOÉ. DOÉ quitta son poste puis revint en politique municipale vers 1916 et fut élu maire de 1920-21.

La municipalisation de l’électricité fut un long processus qui s’étala sur près de trois décennies. La municipalisation du pouvoir hydro-électrique de Sherbrooke commença véritablement en 1908. C’est sous DOÉ Denault que se finalisa la réalisation du barrage et de la centrale de Weedon et de ses turbines. Quelques semaines après l’élection de Denault à la mairie, la Ville adopta le premier règlement d’emprunt qui allait paver la voie à la municipalisation.

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La dépouille de DOÉ Denault repose au cimetière Saint-Michel.

Un sens inné des affaires

 Donat Oscar Édouard Denault a vu le jour en août 1857, à Saint-Urbain, dans le comté de Châteauguay. Fils de commerçant, le jeune homme est reconnu dès son plus jeune âge comme un élève doué. Tant et si bien qu’à l’âge de 13 ans, son père l’envoie chez des parents, à Chicago, afin qu’il puisse y perfectionner son anglais.

Peu après son retour au Québec, le jeune homme ouvre un magasin général, à Saint-Hugues, en Montérégie, qu’il dirigera avec succès pendant huit ans.

La bosse des affaires l’amène ensuite à s’installer à Sherbrooke en 1890, où il sera l’un des premiers Canadiens français (comme on disait à l’époque) à faire fortune.

Dès son arrivée dans les Cantons-de-l’Est, il s’associe à Prudent Gendron dans la construction d’un entrepôt à grains, tout près de la gare du Canadien Pacifique (aujourd’hui le Marché de la gare). L’entreprise Gendron, Denault et Cie devient vite l’une des plus en vue de la région. 

Son sens inné des affaires amène ensuite Denault à devenir actionnaire de diverses entreprises, dont la Tannerie Bégin et Lemieux, qui ouvre ses portes à Sherbrooke en 1896. Deux ans plus tard, il devient vice-président du Board of Trade de Sherbrooke, l’ancêtre de l’actuelle Chambre de commerce.

Ses entreprises et son implication dans la vie sociale et économique de Sherbrooke lui procurent une notoriété qui lui permet de se lancer en politique municipale. 

Élu échevin une première fois en 1903, il sera réélu sans interruption à titre de représentant du quartier Sud jusqu’en 1915. 

Pendant 12 ans à l’hôtel de ville, lui et Daniel McManamy feront équipe dans le dossier de la municipalisation de l’électricité.

Marié à Anna Giard, le couple aura eu en tout 12 enfants. Aucun d’eux n’aura suivi les traces de leur père dans le monde des affaires ou en politique. 

Vers 1928, un accident cérébral laissa DOÉ Denault paralysé d’un côté. Il survécut plus de 10 ans à ce handicap majeur qui lui fit perdre ses moyens (et beaucoup de sa fortune), avant de s’éteindre en 1942.

Sa dépouille repose au côté de son épouse et de ses enfants dans imposant mausolée érigé non loin de l’entrée du cimetière Saint-Michel.