Tous les connexions et transferts nécessaires au streaming fonctionnent à l’électricité, et il faut également des centres de données gargantuesques pour stocker toute cette information.
Tous les connexions et transferts nécessaires au streaming fonctionnent à l’électricité, et il faut également des centres de données gargantuesques pour stocker toute cette information.

Vérification faite: le streaming, aussi polluant que tous les avions du monde?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'AFFIRMATION: «J’ai entendu aux nouvelles que les émissions de CO2 dues au stockage de données, mais surtout à cause du streaming, sont en passe de dépasser les émissions de CO2 de l’aviation civile au niveau planétaire, et ceci avant même la mise en ligne de la plateforme de Disney! Si ceci est vrai, c’est énorme et il est urgent de conscientiser le public canadien, car la consommation en mode streaming semble prendre de plus en plus de place dans la vie des gens», demande Jacqueline Witschi, de Baie-Saint-Paul.

Voilà qui tombe bien, parce que Marie-Pierre Lapointe, de Québec, a vu récemment sur le site de Radio-Canada une nouvelle parlant de «l’impact environnemental insoutenable de la vidéo et des données sur Internet» et elle se demande s’il vaut la peine d’acheter des compensations pour ces émissions.

LES FAITS

D’après un rapport de la firme informatique Cisco, en 1992 les transferts de données à l’échelle mondiale se résumait à un minuscule 100 gigaoctets (Go) par jour; en 2002, on était passé à 100 Go par seconde; en 2017, à près de 47 000 Go par seconde; et Cisco prévoit qu’on dépassera les 150 000 Go/sec dans deux ans. Ce sont en bonne partie les réseaux sociaux et les téléchargements de vidéos qui sont responsables de cette explosion.

Or, tous ces connexions et transferts fonctionnent à l’électricité, et il faut également des centres de données gargantuesques pour stocker toute cette information — ce que partagent des milliards de gens sur Facebook, les commandes sur Amazon, les films que l’on télécharge sur Netflix, etc. Ces centres aussi consomment d’énormes quantités d’électricité et comme celle-ci est produite, dans bien des endroits, par des centrales au gaz ou au charbon, la «facture de CO2» qui accompagne tout cela est forcément salée.

Pas étonnant, donc, que certains experts comme le Suédois Anders Andrae, qui travaille pour Huawei et qui est cité par Radio-Canada, soient pessimistes — il craint que tout ce réseautage n’accapare pas moins de 21 % de toute l’électricité mondiale d’ici 2030!

Mais ces sombres prédictions sont «controversées» dans la communauté scientifique, indiquait un reportage récent publié sur le site de la revue savante Nature. L’article disait plutôt qu’à l’heure actuelle, les centres de données consomment environ 1 % de l’électricité mondiale et représentent autour de 0,3 % des émissions de gaz à effet de serre. Si l’on veut ratisser plus large que les seuls centres de données pour englober tout l’«écosystème» des télécoms — incluant les réseaux de transmission, la fabrication des téléphones, télévisions et autres appareils, l’énergie pour les distribuer et les faire fonctionner, etc. —, alors on arrive à «plus de 2 % des émissions globales», selon Nature.

Ces chiffres sont cohérents avec ceux d’autres sources fiables, comme l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui estime que les centres de données et la transmission de données représentent autour de 1 % de la demande mondiale d’électricité (sans compter les appareils personnels). Une vaste étude parue en 2018 dans la revue scientifique Sustainability concluait que l’«écosystème» entier (en comptant aussi les appareils ainsi que les médias écrits, l’industrie de la télé, etc.) émet environ 2,6 % des émissions de GES mondiales.

Maintenant, il y a deux choses à faire ressortir, ici. D’abord, il faut dire que oui, ces émissions de GES sont relativement comparables à celles de l’aviation civile. J’ai trouvé plusieurs études qui placent les émissions de CO2 de l’aviation mondiale à entre 2 et 3 % du total planétaire. Cependant, les avions ne rejettent pas que du CO2, mais aussi d’autres GES en plus d’avoir d’autres effets sur le climat qui, quand on les compte tous, arrivent plutôt autour de 4 à 5 % du réchauffement actuel — mais il reste que ça n’est pas tellement plus élevé que l’Internet.

Ensuite, et c’est sans doute le point le plus important, il faut savoir que l’empreinte carbone du Web est plutôt stable, voir en recul en Occident, et que les dernières prévisions ne sont pas aussi pessimistes que celles d’il y a quelques années. L’article de Sustainability en est d’ailleurs un bon exemple : ses deux auteurs avaient publié quelques études plus sombres dans le passé, mais ont constaté que dans certains pays «technologiquement matures» (Suède, Allemagne et États-Unis), le Web ne consommait pas de plus en plus d’électricité, mais de moins en moins. Ils ont donc mis à jour leurs résultats, en plus de les compléter avec plus de données, et constatent que l’empreinte carbone de l’Internet régresse, du moins dans certaines régions du monde. L’AIE parle elle aussi d’une consommation qui s’est stabilisée depuis cinq ans.

L’explication avancée est que même si les quantités de données échangées augmentent toujours de manière exponentielle, il semble que l’industrie a énormément gagné en efficacité énergétique — la technologie 4G, par exemple, consomme environ 50 fois moins d’énergie par GB transféré, et le design des centres de données s’est grandement amélioré. En outre, le fait est que les téléphones intelligents et le réseautage ne sont pas venus s’ajouter au reste, mais ont remplacé (souvent avantageusement) d’autres choses. Par exemple, à mesure que les téléphones se sont répandus, les ventes de télévision et d’ordinateurs personnels ont reculé, parce que les consommateurs en avaient moins besoin. Or ces téléphones sont plus petits et consomment moins d’énergie. Plusieurs applications ont aussi remplacé des appareils électroniques (comme les réveils-matin) ou d’autres choses (comme les journaux papier, de plus en plus) qui n’ont désormais plus à être fabriquées et distribuées.

Tout cela a permis de compenser, et même de renverser, l’augmentation du trafic sur le Web. Notons cependant qu’il n’est pas acquis que ces gains d’efficacité pourront être maintenus à long terme, et qu’il demeure possible que les émissions de GES liés au Web recommencent éventuellement à augmenter.

LE VERDICT

Pas faux, mais incomplet. Les émissions de GES du Web sont un peu inférieures à celles de l’aviation civile, mais cela reste assez comparable. Cependant, ces émissions sont stables depuis quelques années, voire en recul dans plusieurs pays, et ce malgré les quantités de données de plus en plus grandes qui circulent.

Précision, 8 janv. 2020, 11h05 : une version antérieure de ce texte confondait «gigabits» et «gigabytes», et a été corrigée depuis. Le terme anglais «gigabytes» a également été changé pour le français «gigaoctet» (Go).