Un travailleur communautaire sur cinq était épuisé avant la pandémie

Stéphanie Marin
La Presse Canadienne
MONTRÉAL — Pas moins de 20 % des travailleurs communautaires au Québec affirmaient vivre de l’épuisement professionnel avant la pandémie, selon une récente étude menée par l’UQAM. Et alors qu’ils ramassent les pots cassés de la COVID-19 qui a fragilisé bien des gens, il est possible que leur nombre augmente.

L’étude a été menée l’hiver dernier auprès de 851 travailleurs communautaires, dont beaucoup d’intervenants pour des organismes en santé mentale comme des lignes d’écoute téléphonique et des centres de crise, ainsi que des membres de la direction et du personnel de soutien.

Leurs réponses ont été obtenues par un questionnaire. Les répondants oeuvrent majoritairement sur l’île de Montréal, mais aussi dans d’autres régions du Québec.

Ils ont rapporté une charge de travail élevée, tant pour la quantité du boulot à accomplir que pour la charge émotionnelle, et une insécurité financière vu leur faible rémunération — plus du quart des personnes qui ont pris part à l’étude se considèrent pauvres.

Il y aussi un «surinvestissement» de ces travailleurs: ce sont des gens engagés, qui se donnent pour une cause et qui ont donc de la difficulté à décrocher, ayant toujours le travail qui leur trotte dans la tête, même à la maison, a expliqué en entrevue téléphonique la chercheuse Sophie Meunier, professeure au département de psychologie de l’UQAM et l’une des auteures de l’étude.

Et puis, beaucoup se sentent coupables: ils hésitent à prendre un congé de maladie, parce qu’ils ne veulent pas abandonner les gens qui ont besoin d’eux, ni leurs collègues, tout aussi débordés, est-il noté dans l’étude.

«Il y a une culpabilité de ne pas en faire assez pour leur organisme, et de ne pas être capables de répondre à tous les besoins des usagers», a ajouté Mme Meunier.

Tous ces facteurs ont contribué à leur épuisement professionnel, indique-t-elle, et peuvent «gruger leur santé psychologique».

Cela s’est manifesté surtout par une fatigue physique, une fatigue cognitive (une difficulté à se concentrer, par exemple) et une fatigue émotionnelle.


« Il y a une culpabilité de ne pas en faire assez pour leur organisme, et de ne pas être capables de répondre à tous les besoins des usagers. »
Sophie Meunier, professeure au département de psychologie de l’UQAM

Ce sont des travailleurs un peu oubliés, estime la chercheuse. Ils prennent soin des autres, mais on a envie de leur dire: n’oubliez pas de prendre soin de vous.

Par contre, les données recueillies ont aussi dévoilé un aspect positif: ces travailleurs communautaires ressentent aussi du bien-être, car ils s’accomplissent dans leur travail, malgré l’épuisement.

Pendant et après la pandémie

Depuis la collecte de données, la pandémie a mis de la pression sur beaucoup d’organismes communautaires.

La crise sanitaire a notamment causé des pertes d’emploi, entraînant à leur tour du stress financier et de la détresse psychologique.

«On est très préoccupés», a dit la professeure Meunier.

«Il est raisonnable de penser que le niveau d’épuisement du personnel doit être encore plus élevé à l’heure actuelle, le confinement et le stress ayant très certainement entraîné davantage de problèmes de santé mentale et une hausse des demandes auprès des organismes», souligne-t-elle.

Avec ses collègues, elle se penche maintenant sur la situation dans laquelle se trouvent ces travailleurs depuis le mois de mars.

Elle craint que le pourcentage de travailleurs rapportant de l’épuisement professionnel soit en hausse.

Financée par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), l’étude a été réalisée par le Laboratoire de recherche sur la santé au travail du département de psychologie, en collaboration avec le Réseau alternatif et communautaire des organismes en santé mentale de l’île de Montréal.