Peu convaincu des mesures mises en place par le ministre Roberge dans le cadre de la pandémie, l’enseignant Robert Gauthier a décidé de prendre sa retraite deux ans avant le temps.
Peu convaincu des mesures mises en place par le ministre Roberge dans le cadre de la pandémie, l’enseignant Robert Gauthier a décidé de prendre sa retraite deux ans avant le temps.

Un enseignant quitte à contrecœur

Alain Goupil
Alain Goupil
La Tribune
Après une carrière de 29 ans comme enseignant, Robert Gauthier n’est pas présent cette année pour accueillir ses élèves, comme il aurait aimé le faire. Les risques liés à la COVID l’ont convaincu de prendre sa retraite plus tôt que prévu.

Enseignant à l’école secondaire de la Montée de Sherbrooke, Robert Gauthier fait partie des nombreux enseignants québécois qui ont pris la décision de quitter la profession, souvent à contrecœur, en raison des risques que représente le coronavirus, soit pour eux ou pour leurs proches. 

L’enseignant de 57 ans n’était pas tout à fait prêt à prendre sa retraite. Le fait que sa conjointe soit immunosupprimée et que les risques de contamination ne peuvent être écartés à 100 % l’ont amené à prendre cette décision.

« L’enseignement, c’est une très grosse partie de ma vie, souligne l’enseignant en histoire de 5e secondaire. Encore aujourd’hui, je me sens bien en présence des adolescents. Ce n’est pas une corvée pour moi, enseigner. C’est ce qui fait que c’est une décision très déchirante de quitter la profession à ce moment-ci. »

Après des mois de réflexion, sa décision de partir s’est cristallisée après la « mise à jour » du ministre Jean-François Roberge, au cours de laquelle ce dernier a annoncé les mesures qui seront mises en place dans les écoles du Québec. 

« Il ne m’a pas du tout convaincu que les mesures qui allaient être mises en place seraient suffisantes pour protéger ma conjointe. Je trouvais aussi que ce n’étaient pas des conditions gagnantes, tant au niveau sanitaire, social que pédagogique. C’était beaucoup d’investissement, d’insécurité et de frustration pour une année. »

Aussi, l’organisation du travail mise en place à la Montée (pavillon Le Ber) l’aurait amené à enseigner à sept groupes différents et donc, à se déplacer dans autant de locaux différents.

« J’aurais préféré que les enseignants demeurent autant que possible dans une seule classe. Ça nous aurait permis de contrôler notre environnement de travail. Que les élèves forment des bulles de 30 en un seul et même endroit ne garantit en rien l’arrêt de la propagation du virus. Ils sortent du local après chaque période de toute façon ». De plus, « si aucun adulte n’assure un suivi de son local et qu’il passe son temps à changer de lieu d’enseignement, les classes vont se dégrader rapidement et constituer des facteurs de transmission eux-mêmes. Sans compter le fait que l’absence d’aménagement physique des lieux n’est pas propice à l’apprentissage.

« Comme dans plusieurs écoles, le système de ventilation de Le Ber n’est pas si jeune que ça. Même si on peut ouvrir les fenêtres dans certains locaux, il y a encore des classes qui n’ont aucune fenêtre, on est complètement emmurés. »

M. Gauthier dit s’inquiéter pour ses collègues de travail, y compris les directions d’écoles, qui font « un travail extraordinaire » dans des conditions extrêmement difficiles.

« J’ai le sentiment que les directions d’école ont été laissées à elles-mêmes par les hautes sphères du Ministère, y compris par le ministre lui-même. Elles ont peu de moyens pour faire face à cette pandémie-là. »

Pas de chiffres

Au Syndicat de l’enseignement de l’Estrie (SEE), on dit ne pas avoir de chiffres précis quant au nombre d’enseignants qui ont décidé de quitter la profession en raison de la pandémie. Mais on sait que le cas de Robert Gauthier n’est pas unique en région, affirme le président du SEE, Richard Bergevin.

« Il faut se rappeler qu’une rentrée scolaire normale, c’est déjà très exigeant. Ça demande un niveau d’intensité assez élevé avec les jeunes. Si vous ajoutez à ça, les contraintes et les risques qui viennent avec la pandémie, il est certain que ça peut amener un nombre plus élevé de professeurs à considérer l’idée de partir. Soit parce que ça représente un risque pour eux ou encore pour leur conjoint. »

Pénurie

La porte-parole de Québec solidaire en matière d’éducation, Christine Labrie, reproche au ministre Roberge de se fermer les yeux face à la pénurie de personnel dans le système scolaire. « La pénurie est encore plus grave que l’année dernière pour les enseignants et elle touche aussi d’autres emplois essentiels dans le réseau d’éducation. Chaque jour qui passe, ce ministre démontre qu’il n’est pas l’homme de la situation. Son rôle n’est pas de faire semblant que tout va bien pour rassurer les gens, c’est de mettre en œuvre des solutions face à cette pénurie croissante », réclame la députée de Sherbrooke à l’Assemblée nationale.

Lors de la rentrée 2019, le ministère de l’Éducation estimait à 360 le nombre d’enseignants manquant à l’appel au Québec, principalement dans la région de Montréal. 

Dix départs de plus 

Rappelons qu’en entrevue la semaine dernière, le directeur des ressources humaines du Centre de services scolaire de la Région-de-Sherbrooke (CSSRS), Daniel Samson, précisait que le recrutement d’enseignants et de l’ensemble du personnel allait bon train. 

Selon lui, comparativement à d’autres centres scolaires qui ont connu des vagues de départ à la retraite d’enseignants, ce n’est pas le cas à Sherbrooke. 

« On s’attendait à l’avoir en raison des changements de Retraite Québec, dit-il en faisant allusion aux modifications touchant les pénalités. Mais ce sont 10 enseignants de plus qui sont partis, donc on est à 59 départs plutôt que 49 l’an passé. Ce n’est pas si significatif. On a des gens qui nous ont dit que tant qu’à démarrer l’année dans ces conditions-là, ils allaient prendre leur retraite. Mais je ne peux pas faire la distinction entre ceux qui avaient déjà prévu partir à cause des changements de Retraite Québec et la COVID. »  

La donne est similaire pour le nombre de congés à temps partiel. Le centre note 5 % d’augmentation. « On ne peut pas dire qu’on a un exode. »  Avec Isabelle Pion