Trois ans après la tuerie de la Grande Mosquée: une société toujours fracturée par l’islamophobie [VIDÉO]

Messages haineux, actes de vandalisme, couverture médiatique qui crée la division et lois insuffisantes pour protéger tous les citoyens. Trois ans après l’attentat meurtrier de la Grande Mosquée de Sainte-Foy, il reste encore beaucoup à faire pour favoriser le vivre ensemble dans une société toujours «fracturée».

C’est le constat fait mercredi par les membres du comité organisateur de la commémoration du massacre qui avait fait six morts et cinq blessés graves le 29 janvier 2017 au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ). L’auteur de la fusillade, Alexandre Bissonnette, a été condamné le 8 février 2019 à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle pendant 40 ans. La cause est portée en appel.

Au lendemain de l’attentat, il était déjà question du «vivre ensemble». Qu’en est-il après trois ans? «Nous avons progressé et il y a de la reconnaissance mutuelle», admet d’entrée de jeu le cofondateur du CCIQ, Boufeldja Benabdallah. «Le bien-vivre ensemble est fondamental. On peut, mais il y a des conditions, dont le devoir du législateur de faire des lois pour tous les citoyens de toutes origines. Or on remarque qu’ils sont loin d’être protégés. Ils [les gouvernements] font un effort, mais ce n’est pas suffisant», poursuit-il d’un ton critique.

Il montre du doigt notamment la loi 21 de la Coalition avenir Québec qui interdit le port de signes religieux aux employés de l’État en position d’autorité, y compris les enseignants et qui crée, selon lui, «une fracture dans la société».

Sébastien Bouchard, citoyen impliqué dans les commémorations depuis la première heure, énumère une série d’actes haineux qui se produisent encore aujourd’hui malgré l’appel à l’unité lancé au lendemain de l’attentat.

«On a eu des vitres brisées, des têtes de cochons déposés devant les mosquées, le véhicule de l’ancien président du CICC incendié et d’autres agressions moins médiatisées comme des foulards arrachés aux femmes et des insultes proférées, sans oublier les messages haineux sur les médias sociaux.»

Appel à la solidarité

Il égratigne au passage les médias traditionnels qui, selon lui, accordent une place «disproportionnée» à certains débats qui sèment la division. Il s’en prend aussi aux propos d’une «certaine radio». Il donne en exemple le blâme de 2017 du Conseil de presse du Québec contre l’animateur Jeff Fillion de CHOI Radio X pour des propos discriminatoires «envers les minorités visibles et les musulmans». 

Dans ce contexte, le comité citoyen estime que le message a passé, le 29 janvier comme l’année à venir, est celui de la solidarité contre l’islamophobie. «Chaque fois, on les présente [les musulmans] comme un groupe contre les acquis du Québec. On oublie que la communauté musulmane, c’est des Québécois, des pères, des mères, des travailleurs enracinés. On veut être des multiplicateurs d’action contre l’islamophobie toute l’année», rappelle Maryam Bessiri. 

Gravé à jamais

«Si on regarde bien les défunts, il y a un universitaire, un comptable, un commerçant et un pharmacien. Ce sont des gens bien intégrés qui participaient à l’évolution de cette société», enchaîne Ahmed Chedadi, survivant de la tuerie.

«Les Québécois ne sont pas islamophobes, mais ça existe», poursuit-il. À ce chapitre, il souhaite qu’on admette que la tuerie de la Grande Mosquée est un acte islamophobe. «On ne veut pas que ça soit comme les victimes de Polytechnique qui ont patienté 30 ans avant qu’on parle d’un féminicide.» Marc Lépine avait alors abattu 14 femmes en plus d’en blesser 10 autres.

Le 29 janvier 2017 demeurera à jamais gravé dans la mémoire de M. Chedadi.  «C’est un acte barbare inhumain dans notre pays démocratique et laïque. On demande a toutes les sphères de la société de travailler ensemble pour faire primer le vivre ensemble sur le racisme, a ajouté la victime, submergée par l’émotion. C’est une responsabilité morale et civile de se rapprocher et de discuter, de contrer et de dénoncer tout acte haineux sur les réseaux sociaux et dans certaines radios. Il faut également changer les lois pour restreindre la possession de certaines armes à feu», a-t-il conclu.