Après avoir oeuvré 24 ans à Montréal, l’électricien Bruno Horth travaille maintenant dans le Nord québécois.

Travailler à l'autre bout du monde!

Du 15 au 20 novembre dernier, notre journaliste Patricia Rainville s’est aventurée sur les vastes territoires de la Baie-James. Accompagnée de travailleurs de la construction, elle a passé cinq jours à Waskaganish, une petite communauté crie située sur les rives de la rivière Rupert, où les chantiers de construction se multiplient. Elle en a profité pour partir à la rencontre des personnes qui partagent ce territoire. Voici la dernière partie d’une série de trois.

Vingt-deux heures. C’est le temps qui sépare la maison de Bruno Horth de son lieu de travail. L’électricien, qui se décrit un peu comme un aventurier, se souviendra longtemps de son arrivée en sol jamésien.

Né en Gaspésie, l’électricien de 47 ans a travaillé durant 24 ans à Montréal, avant de retourner dans son coin de pays, à Paspébiac, il y a trois ans. L’emploi y étant plutôt rare, l’électricien a pris la décision de s’exiler à la Baie-James, au début de l’automne. Un choix de vie qu’il s’était pourtant promis de ne jamais adopter, lui qui a beaucoup souffert de l’absence de son père lorsqu’il était jeune.

« C’est drôle la vie, parfois. Quand j’étais petit, mon père travaillait aussi à la Baie-James et je m’étais juré que je ne ferais jamais ça à mes enfants. Mais que voulez-vous, on va où il y a de la job », lance Bruno Horth, qui est père de quatre enfants âgés de 9, 12, 15 et 24 ans.

Le Gaspésien est donc débarqué à Waskaganish en septembre dernier. Après 22 heures de route.

« Je n’avais jamais mis les pieds dans le Nord-du-Québec. Je capotais comment c’était long ! Et j’étais aussi nerveux, c’était un nouveau travail, je ne connaissais personne et j’ignorais complètement ce qui m’attendait. Disons que je demandais souvent à quel moment on allait arriver ! Mais la route ne finissait jamais ! », se rappelle Bruno Horth, qui est actuellement responsable de l’électricité au chantier du centre pour femmes et enfants en difficulté de Waskaganish.

« C’était un beau défi, parce que le contrat était déjà commencé et j’ai dû m’adapter rapidement. Si je suis venu travailler jusqu’ici, c’est évidemment parce qu’il n’y avait pas d’emploi dans mon coin, mais c’est aussi pour relever un nouveau défi. Je n’avais jamais fait ça, partir aussi longtemps pour travailler », raconte l’électricien.

Et l’homme a eu tout un baptême, puisqu’il a travaillé durant 42 jours consécutifs lors de son premier voyage. 

Le père de quatre enfants avoue trouver difficile d’être aussi loin de sa famille durant d’aussi longues périodes. « C’est sûr que ma femme et mes enfants me manquent. Mais il ne faut pas trop y penser, sinon l’ennui prend toute la place. Et on travaille tellement ici qu’on a moins le temps de s’ennuyer. Mais être loin de mes enfants, je ne trouve pas ça facile. Ils ont besoin d’un père ! Et ma femme doit tout gérer à la maison, car je suis trop loin. Par chance, on peut se parler par caméra et se voir un peu, c’est moins pire », souligne Bruno Horth.

Après 24 ans à Montréal à œuvrer comme électricien, Bruno Horth et sa femme Nathalie ont pris la décision il y a trois ans de retourner dans leur région natale, la Gaspésie. « On a décidé de se rapprocher de la famille et on voulait faire découvrir notre coin aux enfants. J’ai travaillé deux ans à la construction de la cimenterie de Port-Daniel. Mais une fois le chantier terminé, j’ai dû me trouver un autre emploi. C’est un peu ironique, car je suis revenu en Gaspésie pour me rapprocher et me voilà à 22 heures de route de chez moi », raconte-t-il. Montréal, la Gaspésie et la Baie-James sont trois univers complètement différents les uns des autres, souligne M. Horth.

« Ici, c’est vraiment un autre monde. On travaille sept jours sur sept, on mange et on essaie de relaxer un peu le soir. Ça va super bien avec les gars (avec qui il partage un petit appartement). Je suis quelqu’un de super social, alors j’aime tisser de nouveaux liens », explique Bruno Horth. Pendant l’entrevue, l’électricien regardait d’ailleurs une partie du Canadien avec deux de ses collègues et colocataires et un menuisier d’Alma venu passer la soirée à l’appartement.

Alors qu’il s’était promis de ne jamais s’exiler au Nord pour travailler, Bruno Horth ignore s’il adoptera ce mode de vie encore bien longtemps.

« Je ne peux pas le dire. Ça va dépendre de la job. Mais j’aime ça, c’est une habitude à prendre. Il y a plusieurs avantages, mais c’est surtout le défi qui est intéressant. Mais ma femme trouve ça dur ! », admet-il, montrant fièrement des photos de sa femme et de ses quatre enfants à la journaliste du Quotidien. « Ça me fait un pincement au cœur, là, de voir leur binette ! », laisse tomber Bruno Horth.

« C’est pas drôle, on passe plus de temps entre gars qu’avec nos femmes ! », ajoute le sympathique électricien.

Le père Provencher est arrivé à Waskaganish en 1963.

De la terre sainte à la Baie-James

Maurice Provencher est débarqué dans le Nord-du-Québec en 1960. L’oblat originaire de Saint-Ferdinand, dans le Centre-du-Québec, a élu domicile à Waskaganish en 1963, quelques années avant le développement de cette région éloignée. Cinquante-quatre ans plus tard, le prêtre continue de célébrer une messe quotidienne, à 17 h, dans la petite chapelle aménagée à même sa demeure, située sur les rives de la rivière Rupert. Rencontre avec un témoin des négociations qui ont mené à la Convention de la Baie-James et du Nord québécois.

L’oblat Maurice Provencher raconte être arrivé à Chisasibi en 1960, bien avant que la route ne soit construite. En mission pour fonder des établissements scolaires et gérer les demandes d’assurances maladie, l’homme d’Église a finalement élu domicile à Waskaganish, où il réside toujours, plus d’un demi-siècle plus tard. « Avant d’être envoyé dans le Nord, j’ai aussi travaillé dans la terre sainte (Jérusalem). Je devais me rendre ensuite au Laos, mais on m’a finalement demandé d’aller dans le Nord québécois. Je devais bien aller quelque part ! », raconte le prêtre.

« Lorsque je suis arrivé ici, il y avait 454 habitants. Il n’y avait pas d’électricité et les gens vivaient encore dans des tentes. C’était bien avant le développement de la Baie-James. Aujourd’hui, nous sommes plus de 2000 et le village s’est énormément développé. J’ai vu beaucoup de choses. J’ai d’ailleurs beaucoup travaillé pour la construction de la route qui part de celle de la Baie-James jusqu’à la communauté. Ça, c’était à la fin des années 1990 », raconte-t-il. En effet, le petit village n’est accessible à la circulation automobile que depuis le début des années 2000.

Maurice Provencher en a évidemment beaucoup à raconter. Il a notamment côtoyé de près l’ancien chef de la communauté crie et l’un des personnages politiques autochtones les plus connus au pays, Billy Diamond. Ce dernier a participé activement aux négociations menant à la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. Il est également le membre fondateur du Grand Conseil des Cris du Québec. L’homme s’est éteint en 2010, à Waskaganish.

« Il était très jeune lorsqu’il a commencé à être impliqué dans les négociations. Il ne savait pas trop comment négocier ni comment faire de la politique. Ça n’a pas été facile, ces discussions-là. Je l’encourageais beaucoup et il est devenu un brillant négociateur », se souvient le père Provencher.

Lorsqu’on lui demande si cette période représente l’un des souvenirs les plus importants de sa carrière dans le Nord-du-Québec, Maurice Provencher parle plutôt de l’accueil et de l’entraide du peuple cri dont il a été témoin.

« Je peux vous dire que les Autochtones sont très ouverts et qu’ils m’ont aidé à m’établir ici et à accomplir la mission pour laquelle on m’avait envoyé. Vous savez, l’important, c’est de travailler avec les gens chez qui on va. Et tous ces petits villages où j’ai travaillé, c’est un peu comme des petits pays en soi. Les distances sont tellement longues entre chaque communauté », se remémore Maurice Provencher.

La présence de différentes religions au sein de la communauté n’a jamais été un frein pour le prêtre. Anglicans, catholiques, pentecôtistes, évangélistes; des pratiquants de différentes religions se côtoient. « Nous n’avons jamais eu de problème avec ça. Nous avons toujours vécu en harmonie », souligne-t-il.

L’homme continue encore de célébrer, chaque jour en fin d’après-midi, une messe à sa chapelle aménagée à même le premier étage de sa maison. « Certaines personnes viennent, mais c’est aussi pour moi et Christine », souligne l’oblat.

Christine Lutchumaya est une dame originaire de l’île de la Réunion, qui est arrivée à Waskaganish il y a 35 ans pour y enseigner. Elle a travaillé aux écoles primaire et secondaire de la communauté. Aujourd’hui, elle continue de donner un coup de main au prêtre, mais repart dans son pays natal chaque hiver.

Maurice Provencher, lui, reste dans le Nord. Et il n’a pas l’intention de le quitter.

Plusieurs petites églises ont été construites sur le territoire de Waskaganish. Celle-ci est visible non loin de la chapelle de Maurice Provencher.