Depuis le meurtre de Marylène Levesque, Max Lance fait des cauchemars récurrents.

Traumatisés, deux amis de Marylène Levesque quittent Québec

Depuis le meurtre de Marylène Levesque, Max Lance fait des cauchemars récurrents. Au début, sa meilleure amie était assassinée de toutes sortes de façons atroces. Maintenant, des meurtriers aux airs d’Eustachio Gallese — minces, grands, les mains longues — hantent ses nuits.

«Chaque cauchemar, je rêve à un nouveau tueur qui m’assassine d’une manière différente», décrit Max. Après, il se réveille en sursaut. Allongé à côté de lui, son mari, Michaël Paradis, le console. Mais parfois, c’est l’inverse : Michaël rêve lui aussi à des assassins, à des gens qui le poursuivent, et c’est lui qui a besoin d’être réconforté. 

Traumatisés par le féminicide de Marylène — dont Gallese est accusé —, Max et Michaël ont décidé de tout plaquer à Québec. Ils vont bientôt laisser leurs chaises vacantes au salon de coiffure où ils ont connu Marylène. Leur appartement de Saint-Roch a déjà trouvé preneur. Ils font leurs boîtes, direction Saguenay, où ils ont déjà trouvé du boulot et loué une maison au milieu d’un champ. 

À leurs yeux, Québec est devenue trop associée au meurtre de Marylène. Max et Michaël ne voient qu’une solution : déménager.

Depuis un mois, la peur s’est insinuée dans le quotidien de ce couple habituellement plus intrépide. Max et Michaël osent à peine aller remplir leur verre d’eau la nuit. Ils ont caché leurs couteaux de cuisine au cas où un malfaiteur s’en emparerait. Ils ont rangé un sabre katana sous leur lit. Un samedi soir, leur chat a sauté sur leur douillette pendant qu’ils somnolaient. Michäel a crié, Max aussi. Le «pauvre petit [chat], il est reparti assez vite», raconte Michaël. 

Le soir, Michaël craint de marcher dans les rues de son quartier. Il redoute de croiser le regard d’inconnus. En sortant d’un café près de chez lui, il a croisé un type haut perché qui lui rappelait Gallese. «Bien sûr, ce n’était pas lui, mais je suis parti assez rapidement et mon cœur battait la chamade», relate Michaël. 

Max a aussi ce genre de craintes. Il s’est également mis à être angoissé par les faits divers. Un homme poignardé dans sa maison de Beauport mercredi. Un homme agressé à l’arme blanche dans Limoilou samedi. Une femme battue à coups de bâtons près du métro Beaubien à Montréal jeudi dernier. Max est aux aguets, mais cette vigilance l’effraye en même temps. «J’essaie de ne plus lire les nouvelles sur les réseaux [sociaux]... car ça me fait encore plus peur que mes cauchemars.»

Traumatisme

Cette semaine, Max a appris qu’il souffre d’un trouble de stress post-traumatique. Il a été étonné. Dans sa tête, c’était un trouble réservé aux militaires. Et pourtant, il amorce lundi une thérapie avec une spécialiste de ce trouble.

Max n’est pas une anomalie. La mort inattendue d’un proche est le type d’évènement traumatique auquel sont le plus souvent exposés les hommes et les femmes au Canada. Environ 30 % des personnes qui vivent ce trauma développent un trouble de stress post-traumatique, selon une étude de 2008. 

À Québec, l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues (AFPAD) constate au quotidien les dommages collatéraux de crimes violents. «Ça affecte malheureusement tout un entourage, dit Nancy Roy, la directrice de l’AFPAD. [...] Ç’a une onde de choc qui est beaucoup plus grande qu’on pense.»

Comme Max, ceux qui souffrent de trouble de stress post-traumatique peuvent avoir été exposés indirectement à un évènement traumatique. Ils peuvent l’apprendre ou en être témoins. Mais les symptômes sont les mêmes que si on a été soi-même traumatisé : intrusions cognitives, flashbacks, évitement, hypervigilance. 

Pour un quidam, le genre d’insécurité qui s’est emparée de Max — et de Michaël — peut sembler irrationnel. Après tout, la région métropolitaine de Québec a le troisième plus bas taux de criminalité au Canada, selon les plus récentes données de Statistique Canada (2018). 

Mais le trouble de stress post-traumatique modifie les perceptions. «Quand on est confronté à l’horreur, notre vision du monde change», explique Geneviève Belleville, professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval et spécialiste du trouble de stress post-traumatique. 

«Vous et moi, si on est capable de sortir tous les matins et d’aller porter les enfants à l’école, d’aller au travail, c’est parce qu’on est pas mal convaincu que le monde est un endroit sécuritaire où il ne va rien nous arriver de grave, poursuit Mme Belleville. Mais quand on vit un événement traumatique ou on apprend que quelque chose du genre est arrivé à quelqu’un de proche, ça vient comme éclater cette croyance-là, ça vient dire : “ben non, le monde est un endroit incertain, le monde est un endroit dangereux”.»

Max sait que le choc du meurtre l’a rendu plus craintif. Mais depuis qu’il a appris que Gallese a été libéré même s’il a tué sa conjointe en 2004, il ne peut pas s’empêcher de penser que d’autres criminels dangereux marchent à côté de lui sur le trottoir. Pour lui, ce cas prouve que la Commission des libérations conditionnelles du Canada laisse gambader des psychopathes. 

Deuil impossible 

Max et Michaël pensent qu’une transplantation municipale les aidera à restaurer leur sentiment de sécurité. Ils y songeaient depuis un moment. Le meurtre de Marylène leur a donné l’élan. Après les funérailles de Marylène, il y a près de deux semaines, à Saguenay, ils ont jeté leur dévolu sur cette ville où Max a grandi et où Marylène habitait avec son chum. 

De toute façon, le deuil aurait été impossible à Québec. Deux jours par semaine, quand elle venait travailler dans un salon de massage érotique de Sainte-Foy, Marylène avait l’habitude de dormir chez Max et Michaël. «On était comme un petit trio inséparable», note Michaël.

Maintenant que «Mary» est morte, Michaël ne peut plus regarder les murs de son appartement sans voir défiler ses souvenirs avec elle. Comme si son amie était encore là, Max se rend encore dans la chambre qui lui était réservée. Il n’a pas été capable de se débarrasser de sa brosse à cheveux, de son bougeoir et des décorations installées pour elle dans cette pièce. 

Le matin du 22 janvier, Marylène s’est levée dans l’appartement de Saint-Roch. Elle a pris un café avec Max et elle lui a confié qu’en soirée, elle allait retrouver un ancien client «barré» du salon de massage érotique dans un hôtel de Sainte-Foy. Elle promettait de rejoindre Max pour souper. Elle n’est jamais revenue. 

Depuis le meurtre, Max repense souvent à cette journée fatidique. Le matin, il avait essayé de décourager Marylène d’aller voir cet homme qui lui aurait offert 2000 $ pour le rendez-vous. Mais il n’a pas voulu insister, connaissant la force de caractère de son amie et se sentant impuissant devant l’appât du gain. 

Comme s’il pouvait revenir dans le passé, Max ressasse toutes sortes de tactiques qu’il aurait pu employer pour «la convaincre que ça [ne] valait pas la peine». 

Max a échangé des textos jusqu’à 18h30 avec Marylène. Il se demande si une autre tentative de persuasion aurait pu empêcher le drame. Parfois, quand son esprit vagabonde, Max s’imagine que Marylène accepte finalement de ne pas se rendre à l’Hôtel Sépia, où elle a été tuée. À la place, ils vont prendre un verre ensemble.

Deux ou trois jours après le meurtre, Max a acheté un toutou de licorne en mémoire de Marylène. Il l’a posé sur la commode de pin massif devant son lit. «Mary aimait le métal rose gold, les ongles imprimés marbre blanc et rose, elle aimait la paillette, énumère-t-il. C’était notre licorne.»

Quand Max fait des cauchemars, il se tourne vers cette peluche à la corne arc-en-ciel et aux «grands yeux bienveillants». Elle le suivra à Saguenay.