Raphaëlle était dans l’armée depuis une décennie, fantassin comme son père. Elle avait combattu les talibans en Afghanistan et participé à une mission de l’OTAN en Pologne après l’annexion de la Crimée par la Russie.

Transsexuelle à Valcartier: de Philippe à Raphaëlle [VIDÉO]

EXCLUSIF / Au début de l’année, la caporale-cheffe Raphaëlle Gosselin s’appelait Philippe. Elle était mariée, père d’une petite fille et personne à la base militaire de Valcartier ne soupçonnait qu’elle avait hâte de porter des robes et de se maquiller.

Raphaëlle était dans l’armée depuis une décennie, fantassin comme son père. Elle avait combattu les talibans en Afghanistan et participé à une mission de l’OTAN en Pologne après l’annexion de la Crimée par la Russie.

Parmi ses frères d’armes, Raphaëlle était reconnue comme une tough à l’air bête, très exigeante envers elle-même et les autres. Des émotions? Connais pas.

Raphaëlle mettait ce qu’elle appelle sa «carapace». «Pour compenser, j’essayais d’être plus ‘‘gars’’.»

Le masque

Mais elle savait que c’était un leurre. Depuis l’enfance, Raphaëlle était torturée par l’incohérence entre son corps d’homme et son identité de femme. Déjà, à 10 ans, elle songeait à se «couper le morceau au complet».

À l’adolescence, Raphaëlle se mutilait pour tacher ses sous-vêtements de sang et simuler des menstruations. Une façon indirecte de lancer un dialogue avec sa mère. «Ça n’avait pas super bien fonctionné...»

Le secondaire a été déchirant. Raphaëlle ne se reconnaissait pas dans l’enthousiasme lubrique de ses chums de gars pour les filles. Elle aurait voulu être comme elles, emprunter leurs cheveux longs, leurs courbes, leurs seins. À la maison, elle enfilait les vêtements de sa mère en cachette.

Chaque fois, elle essayait de faire taire ses pulsions. «Qu’est-ce qui cloche avec moi? Qu’est-ce que j’ai de pas correct?» Pour engourdir son mal de vivre, elle a commencé à se «geler la face». Elle a pris «beaucoup, beaucoup» de drogue.

Puis, elle a vraiment essayé de se convaincre qu’elle était un homme, un «mâle alpha», en entrant dans l’armée à 21 ans. Elle essayait d’imiter son père : fort, viril, discipliné.

«L’armée m’a permis d’engourdir ma féminité», dit-elle.

Jusqu’à un certain point. Certaines activités quotidiennes la rendaient très mal à l’aise. Le pire, c’était de se laver dans les douches communes avec les boys. Pourquoi? «Je ne me posais pas la question de peur d’avoir la réponse.»

Périodiquement, Raphaëlle sentait la détresse monter. La fille sous le masque voulait respirer. Elle avait du mal à dormir, se refermait sur elle-même, était irritable, agressive, dépressive.

Raphaëlle se croyait condamnée à rester un homme. «J’avais peur. Je pensais emporter ça avec moi jusque dans la tombe.» Plusieurs fois, elle a songé à s’enlever la vie.

Depuis un mois, Raphaëlle Gosselin se présente en femme à temps plein.

Sortie du placard 

Fin février, l’atmosphère était tendue à la maison. Raphaëlle était revenue dans sa bulle dépressive. Et, avec une jeune enfant à la maison, sa femme en avait beaucoup sur les épaules.

C’est là que Raphaëlle a décidé de consulter. «J’ai craqué. Je n’ai plus été capable de garder ça en dedans.»

Raphaëlle s’est confiée à une psychologue spécialisée dans la «dysphorie de genre» — un trouble qui affecte environ 0,5 % de la population et signifie qu’une personne éprouve un très grand inconfort physique et mental par rapport à son genre assigné.

Ses réticences à sortir du placard ont fondu lentement, en même temps que la neige. Au printemps, elle s’est sentie prête à en parler avec sa femme.

C’était un choc pour elle : son mari, le père de son enfant, une femme! «Au début, elle n’a pas compris. Mais maintenant, elle comprend.»
Avril et mai ont été des mois très pénibles. Le couple s’est séparé. «J’avais l’impression que tout s’écroulait.»

Raphaëlle a aussi dévoilé son secret à sa famille et ses amis. Personne ne s’en doutait. «J’ai des chums avec qui je jouais du métal. Ils ont été surpris et ça fait longtemps qu’ils me connaissaient.»

Restait la base, à Valcartier. Raphaëlle est allée voir son adjudant-maître. Elle est allée droit au but. «Je lui ai dit : “Moi, je suis une femme et je veux changer de sexe”.»

L’adjudant-maître a fait mentir le stéréotype du militaire macho. Il a réagi sans une once de jugement; il semblait même très renseigné sur la transsexualité.

Elle n’a pas voulu qu’il transmette l’information à son peloton. Elle préférait le faire elle-même. «J’aurais pas voulu qu’il dise : “Hey, les boys, on a une transsexuelle ici”!»

En juillet, avant un entraînement extérieur, Raphaëlle craignait que l’annonce à ses collègues se fasse dans l’indifférence. Elle s’est trompée. Ils sont tous venus lui serrer la main et la féliciter, le peloton au complet.

«Le stress est descendu d’une shot», raconte-t-elle. «Je ne pensais pas avoir de réaction de même. Je ne pensais pas avoir de réaction tout court.»

Après le choc

Depuis un mois, Raphaëlle se présente en femme à temps plein. À 32 ans, elle s’autorise enfin à porter des boucles d’oreilles, des robes et à maquiller ses yeux perçants.

Mais elle doit être patiente pour que son corps se féminise. Elle prend des hormones pour assurer la transition homme-femme. Elle s’est fait épiler la barbe au laser, fait faire une greffe de cheveux, va travailler sur sa voix avec une orthophoniste et attend une vaginoplastie.

La seule antipathie qu’elle a ressentie par rapport à sa nouvelle apparence a été à l’extérieur de la base militaire. «Souvent, je me fais regarder croche.» Récemment, aux Galeries de la Capitale, un homme lui a foncé dessus. «Je l’ai vu s’enligner. Il m’a rentré dedans solide. Il a voulu me faire mal. Je l’ai vu après et il voulait me faire savoir qu’il m’haïssait.»

Raphaëlle ne s’inquiète pas trop avec ça. Elle comprend que ce n’est pas tout le monde qui a reçu son vaccin contre les préjugés. Elle se réjouit plutôt de sentir que ceux qui comptent vraiment pour elle — sa famille, ses amis, ses collègues — la soutiennent dans sa transition.

Après le choc, l’harmonie est revenue avec son ex-femme. «C’est devenu ma meilleure amie», dit Raphaëlle. Ensemble, elles ont convenu que leur fille n’appellerait pas son ex-papa «maman», mais plutôt «mommy» ou «mom».

À Valcartier, ses frères et sœurs d’armes ont remarqué que Raphaëlle avait l’air moins sévère qu’avant. «Je me fais dire : “Il me semble que t’es plus douce que t’étais”.... Je me suis comme enlevé la carapace.»