L’ex-pompier du Texas chante au Québec depuis 46 ans, mais n’avait jamais pris part au Festival international de jazz de Montréal.

Shawn Phillips parcourt le Québec pour une dernière fois avec ses guitares

MONTRÉAL — Le chanteur Shawn Phillips effectue un dernier tour du Québec cet été. Une tournée d’adieu forcée.

«J’ai 75 ans, s’exclame celui qui s’est fait connaître internationalement avec sa chanson Woman aux débuts des années 1970. Je ne peux plus faire ce métier seul maintenant.»

Lors d’une entrevue exclusive accordée à La Presse canadienne, chez lui à l’Île-des-Sœurs, à la veille du début de sa tournée québécoise, l’auteur-compositeur-interprète a dit aimer encore se produire sur scène. Le hic concerne ce qui se passe entre les concerts.

Shawn Phillips dit qu’il aurait besoin de deux personnes pour le conduire de ville en ville et pour s’occuper des équipements, chaque soirée de spectacle.

«Cela te botte le derrière, s’indigne l’artiste texan qui n’est accompagné que de son fils de 12 ans en raison de contraintes financières. Je ne peux plus faire une tournée d’une trentaine de concerts sans aide.»

Celui qui a été ambulancier à Montréal durant les années 1990 se concentrera sur une vingtaine de prestations d’ici la fin septembre, parfois avec son groupe de musiciens québécois NexXx, mais surtout en solo. Après un spectacle à Québec, samedi soir, Shawn Phillips se produira pour la toute première fois au Festival international de jazz de Montréal, lundi. L’homme qui arbore toujours sa traditionnelle longue queue de cheval s’arrêtera ensuite dans les villes de Sherbrooke, Victoriaville et Granby, mais aussi dans plusieurs petites localités de différentes régions de la province.

L’unique chance de voir Shawn Phillips prolonger sa carrière sur scène serait que son plus récent CD, Continuance, lancé à la fin de l’an dernier, lui rapporte le succès qu’il avait connu en début de carrière. Le chanteur ne doute point de la qualité de cet album.

«C’est probablement le meilleur que j’ai fait, affirme-t-il, les yeux pétillants d’enthousiasme. Je crois qu’il est au moins aussi bon que Second Contribution [album avec la chanson Woman, qui a été certifiée platine].»

De l’aveu du compositeur, la musique du récent opus est plus lourde et variée que celle du disque qui l’avait fait connaître. Les textes traitent davantage d’enjeux sociaux, «car [on doit s’] occuper de ces enjeux».

«Nous sommes témoins de la fin de la démocratie aux États-Unis», se désole le citoyen américain qui chante avec une intensité rare sur la chanson Man With a Gun.

Partageant parfois ses réflexions via Facebook, le guitariste dit croire fermement que notre société ne pourra survivre tant que les gens favorisés en voudront toujours davantage, et qu’ils n’aimeront pas certains peuples.

Cette allusion à plein voilée à son président, Donald Trump, est suivie d’une déclaration beaucoup plus directe.

«Ce gars est un idiot! Cet homme est ce qu’on appelle un escroc, un arnaqueur. Tout ce qu’il a entrepris a échoué. Il n’a aucun sens moral.»

Pour sa part, Shawn Phillips croit que nous devons évoluer jusqu’à ce que nous cédions aux futures générations la croyance profonde en une seule espèce sur notre planète.

Le septuagénaire croit que la sagesse et la compassion humaines sauveront l’humanité.

Au Festival de jazz, mais...

L’ex-pompier du Texas chante au Québec depuis 46 ans, mais n’avait jamais pris part au Festival international de jazz de Montréal.

Malgré sa première participation au prestigieux événement lundi soir au Club Soda, Shawn Phillips avoue être quelque peu déçu.

«Cela fait deux ans que je demande à l’Équipe Spectra pour jouer gratuitement devant mes fans, dit-il. Les Québécois [prononcé soigneusement en français] m’ont soutenu tout ce temps et je veux les remercier.»

Le multi-instrumentiste n’a rien contre le fait de jouer au Club Soda, au contraire, il s’y produira pour une 25e fois.

«Mais les gens devront payer», s’exclame-t-il.

Relation particulière avec le Québec

Après avoir été particulièrement populaire chez nous durant les années 1970, Shawn Phillips a passé quatre hivers à Montréal à vivre de sa musique au début de la décennie suivante.

Il a même amorcé sa formation de paramédics en 1994 avant d’être ambulancier chez Urgences-santé au centre-ville de la métropole.

Si l’Américain reconnaît vivre une relation spéciale avec la population québécoise, il dit être aussi apprécié au Japon, en Corée du Sud, en Allemagne, en Italie, en Angleterre ainsi qu’au Minnesota.

Le musicien remarque qu’il vend davantage d’albums dans des pays où l’anglais n’est pas la langue principale. Il croit que sa formation classique et les mélodies de son oeuvre la rendent universelle.

À l’image de Cohen

L’homme âgé de trois quarts de siècle se montre jaloux des Coldplay de ce monde, qui jouissent de tout le temps nécessaire pour créer et des meilleures conditions de studio qui soient.

Pour sa part, il doit d’abord survivre, ce qui ne lui laisse pas autant de temps pour écrire qu’il aimerait.

«Mes tournées me servent à payer le loyer comme tout le monde, insiste celui qui a enregistré une vingtaine d’albums de matériel original. Vous pouvez croire que je suis célèbre, mais l’argent n’est pas venu avec cette célébrité.»

Il dresse un parallèle avec son homologue montréalais Leonard Cohen, qui a été forcé de repartir en tournée lors des dernières années de sa vie.

«Parce que presque tous les gérants que j’ai eus m’ont floué, tu en viens à un point où tu ne peux plus faire confiance à personne», s’indigne celui qui a remis plus de 10 000 $ à Autisme Montérégie l’été dernier, au terme d’une série de concerts à La Prairie, en Montérégie.

Malgré l’amertume que l’on peut visiblement lire sur le visage du septuagénaire, Shawn Phillips dit assumer entièrement sa décision d’être devenu un artiste plutôt qu’un homme d’affaires.

Il refuse la suggestion qu’il soit un peu naïf.

«Non, pas naïf, répond catégoriquement l’homme originaire du Texas. C’est juste que je ne voulais pas m’occuper de cela! J’aurais voulu développer une relation de confiance avec quelqu’un, mais tous ceux que j’ai choisis ont travaillé pour leur intérêt personnel et non le mien.»

Woman

Sa chanson qui présentait un titre impossible à retenir de 26 mots (She Was Waiting For Her Mother At the Station in Torino and You Know I Love You Baby But It’s Getting Too Heavy To Laugh) est vite devenue sa plus populaire «car elle a joué à la radio», justifie simplement Shawn Phillips.

Le sujet universel de la femme aurait aussi contribué au succès de son hymne, mais il ajoute que les amateurs de musique de l’époque étaient très ouverts à entendre de nouvelles choses, à la musicalité.

L’auteur-compositeur-interprète considère tout de même avoir enregistré de nombreuses autres pièces significatives d’aussi bonne qualité que Woman.

Pouffant de rire, il avoue qu’il peut même la chanter en dormant. Donc, plus besoin de la répéter avec son groupe, celle-là!

Reprenant son sérieux, l’authentique artiste précise que dès qu’il amorce l’interprétation de Woman sur scène, la magie opère encore.