Recrutement d’aides-soignants en Tunisie: une firme aurait pu faire le contrat pour moins cher

Une firme spécialisée en immigration francophone au Québec et au Canada, Accès Canada, aurait pu se charger de la mission de recrutement d’aides-soignants tunisiens pour le compte du CISSS de Chaudière-Appalaches pour un montant moindre que celui fixé par l’entreprise qui a obtenu le contrat. Et ce, sans intermédiaire ou sous-traitant, et sans réclamer de frais abusifs aux candidats.

Le 17 janvier dernier, le CISSS de Chaudière-Appalaches a conclu un contrat de 280 000 $ sur deux ans avec la firme Cozy Immigration de Lac-Beauport pour recruter une quarantaine d’aides-soignants par année en Tunisie, une démarche visant à pallier la pénurie de préposés aux bénéficiaires dans ses CHSLD.

Deux mois plus tard, Le Soleil recevait un courriel d’un certain Mohamed Ali Bouzazi qui dénonçait les pratiques du sous-traitant de Cozy Immigration, Succès Canada. Le Tunisien affirmait que seuls les candidats qui payaient 9000 $ canadiens à Succès Canada étaient convoqués en entrevue avec les représentants du CISSS.

La semaine dernière, le CISSS a dit au Soleil avoir reçu des informations «qui suscitent un doute raisonnable dans notre esprit» au sujet de ces 9000 $ réclamés aux candidats et de «la qualité de la pratique professionnelle de Succès Canada». Au point d’envoyer une mise en demeure à Cozy Immigration visant «à protéger le CISSS de toute poursuite en lien avec les pratiques de Cozy Immigration ou celles de son sous-contractant, à faire annuler les contrats de travail signés entre Succès Canada et nos 36 candidats, et à faire rembourser toutes les sommes qu’ils ont versées jusqu’à présent à Succès Canada». 

Lien rompu

De son côté, Cozy Immigration Multiservices a affirmé au Soleil avoir «rompu le lien contractuel avec le recruteur» et lui avoir acheminé une mise en demeure. «Ces gestes, s’ils sont avérés, sont non seulement inacceptables, mais ils sont en totale rupture avec nos pratiques, nos valeurs et nos principes éthiques», déclarait par courriel la responsable de la firme, Nathalie Noël.

Pour le président d’Accès Canada, Alain Guerrero, ces problèmes auraient pu être évités si le CISSS avait accepté l’offre de sa firme. «Nous lui avons proposé 194 000 $ au lieu des 280 000 $ attribués. Une différence de 86 000 $ pour les contribuables», souligne-t-il. Sauf que son offre a été rejetée pour une «technicalité», selon lui. 

Soumission en retard

Le problème, explique-t-il, c’est que sa soumission a été acheminée avec un retard d’un peu plus d’une heure par Fedex, «qui devait livrer le 16 janvier avant 17h et qui a finalement livré le 17 à 14h52». La fermeture de l’appel d’offres avait été fixée à 13h30 le 17 janvier.

«Dès le 16 au soir, nous savions que Fedex n’avait pas livré en vérifiant le suivi en ligne et nous avons contacté Fedex ainsi que M. [Johnny] Drouin en charge de l’appel d’offres au CISSS. Il nous a demandé les preuves Fedex et le numéro de suivi en nous disant qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire et de lui transmettre aussi notre offre par e-mail. C’est ce que nous avons fait. Le lendemain, le jour des résultats, nous avons vu que notre soumission n’était pas dans la liste des soumissionnaires», déplore M. Guerrero, qui pensait bien que son offre, sans intermédiaire ou sous-traitant, allait être considérée «puisque M. Drouin avait la version PDF et que l’original était en train d’arriver».  

Au CISSS, on rappelle que les appels d’offres sont du domaine légal et qu’ils sont régis par la Loi sur les contrats des organismes publics. «La date limite de dépôt des soumissions était le 17 janvier à 13h30. La soumission de Accès Canada a été reçu à 14h52. Ce n’est donc pas une simple “technicalité” mais l’application des règles auxquelles nous sommes soumis. Nous aurions pu être poursuivis pour ne pas les avoir appliquées avec la rigueur exigée. Il en va de l’équité envers les autres soumissionnaires et il n’y a pas d’ambiguïté à ce sujet. La section Conditions de conformité est claire à ce sujet et commande un rejet automatique lors de telles conditions. Ce n’est donc nullement une question de compétence de la firme ou de prix mais de respect des règles auxquelles nous sommes soumis», explique la porte-parole, Mireille Gaudreau, précisant que l’établissement est toujours, pour l’instant, lié par contrat avec Cozy.

Au sujet des 9000 $ réclamés par Succès Canada aux candidats tunisiens, Alain Guerrero confirme que «c’est énorme et totalement injustifié». Il dit n’avoir «jamais entendu des honoraires de professionnels dans le domaine pour 9000 $ avec en plus un paiement de 140 000 $ par année de l’employeur». 

Les contrats de 9000 $ signés entre Succès Canada et chacun des 36 candidats tunisiens ne couvraient que les honoraires de la firme pour les procédures d’immigration (jusqu’à la demande de résidence permanente), tout le reste (billets d’avion et frais liés aux tests médicaux et aux données biométriques, par exemple) étant à la charge du candidat. Le responsable de la firme, Mohamed Regaieg, a affirmé au Soleil la semaine dernière avoir fait «une erreur» dans les contrats et voulu la réparer en offrant un tout-inclus à ses clients.