Selon des vérifications faites par <em>Le Soleil,</em> il s’est passé au moins 11 jours, du 22 juin au 3 juillet, avant que le ministère de l’Environnement du Québec soit informé des rejets de poussières collantes émises par Ciment McInnis en des lieux autres que le périmètre de la cimenterie exploitée par cette entreprise à Port-Daniel, en Gaspésie.
Selon des vérifications faites par <em>Le Soleil,</em> il s’est passé au moins 11 jours, du 22 juin au 3 juillet, avant que le ministère de l’Environnement du Québec soit informé des rejets de poussières collantes émises par Ciment McInnis en des lieux autres que le périmètre de la cimenterie exploitée par cette entreprise à Port-Daniel, en Gaspésie.

Poussière à Port Daniel: 11 jours avant que le ministère de l’Environnement ne soit informé

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
PORT-DANIEL – Selon des vérifications faites par Le Soleil, il s’est passé au moins 11 jours, du 22 juin au 3 juillet, avant que le ministère de l’Environnement du Québec soit informé des rejets de poussières collantes émises par Ciment McInnis en des lieux autres que le périmètre de la cimenterie exploitée par cette entreprise à Port-Daniel, en Gaspésie.

Il s’est de plus passé 32 jours, soit du 3 juillet au 4 août, entre cette prise de connaissance des émissions venant de la cimenterie et l’intervention du ministère sur place afin de mener une enquête visant à faire la lumière sur cette matière qui colle notamment aux autos et aux revêtements extérieurs de bâtiments situés hors du périmètre du complexe industriel.

Le ministère de l’Environnement spécifie par écrit que les premières informations portant sur les émanations collantes de Ciment McInnis ne lui ont pas été communiquées par la compagnie ou par des citoyens, mais par une source qui reste anonyme pour le moment, en raison de l’enquête en cours. Cette source s’est exprimée le 3 juillet.

«Le Ministère n’a pas reçu de signalements de la part de l’entreprise ou de citoyens à propos de la présence de poussières sur des biens appartenant à des particuliers», note le service de relations avec les médias du ministère.

À une date non spécifiée par le ministère, l’entreprise a signalé «des événements ponctuels d’émanation de poussières, mais lors de ces signalements, il n’était pas question de poussières sur les propriétés voisines».

Ciment McInnis «ayant mis plusieurs heures avant d’aviser le Ministère de cette émission de poussière, un avis de non-conformité en vertu de l’article 21 de la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE) a été émis», écrit le ministère de l’Environnement au Soleil.

Il s’est alors écoulé 32 jours avant que du personnel de ce ministère se rende faire des vérifications à Port-Daniel.

«Le Ministère a effectué une inspection des lieux le 4 août 2020 pour vérifier le bien-fondé de ces affirmations concernant les émissions de poussières chez des particuliers et pour prélever des échantillons. À la suite de différentes vérifications effectuées, le Ministère a ouvert une enquête en vue d’obtenir, le cas échéant, une amende au terme du processus pénal. Afin de ne pas nuire à ce processus en cours, le Ministère limitera ses commentaires sur les actions posées dans ce dossier», ajoute, toujours par écrit, le ministère de l’Environnement.

Un total de cinq avis de non-conformité et une sanction administrative pécuniaire de 2 500 $ ont été transmis à l’entreprise depuis l’ouverture de la cimenterie en 2017.

Le groupe Environnement vert plus a réclamé au début d’août que la production soit arrêtée à Ciment McInnis, le temps de faire la lumière sur la toxicité des émissions, entre autres. Le ministère de l’Environnement n’a fait aucune requête du genre. «Le Ministère n’a fait aucune demande en ce sens, puisque lorsqu’il a été informé de la présence de poussières sur des biens appartenant à des particuliers, les émissions avaient cessé», répond-on au Soleil.

Cette réponse du ministère est toutefois contestée par un résident de Port-Daniel, Raoul McInnis, qui vit à une faible distance de la cimenterie et qui a vu sa voiture, sa maison et ses dépendances être recouvertes par les poussières collantes une première fois le 22 juin, « mais une dernière fois le 6 août », précise-t-il.

Or, le ministère de l’Environnement précise avoir été informé le 29 juillet par des journalistes d’émissions de poussières touchant des véhicules ou des maisons hors des limites de la propriété de Ciment McInnis.

La porte-parole de Ciment McInnis, Maryse Tremblay, a refusé d’accorder une entrevue au Soleil afin d’éclaircir les nombreux points qui restent en suspens dans cette histoire, notamment la nature des rejets collants, leur composition précise et les causes derrière les émanations.

Le porte-parole d’Environnement vert plus, Pascal Bergeron, croit que toute cette histoire milite en faveur de la divulgation publique des rejets par la cimenterie.

«J’ai fait une demande pour obtenir les données d’émission en continu, pour que les données des stations d’échantillonnage soient mises en ligne. Il n’y aurait pas de niaisage. Si c’est disponible, on les voit à mesure, les débordements», assure-t-il. Jusqu’à maintenant, il a essuyé des refus de la part de Ciment McInnis. Il n’est pas surpris. Il s’est aussi adressé à l’État.

«J’ai fait des demandes au ministère de l’Environnement. Ils m’ont donné la caractérisation initiale et les données de l’entreprise, lorsqu’il y a eu dépassement des normes d’émissions; les données appartiennent à la cimenterie, donc elle peut décider de ne pas les rendre publiques, mais la non-conformité est du domaine public, donc dès que ça dépasse, je peux obtenir les données. La compagnie n’a jamais envoyé d’accusé de réception par rapport à nos demandes de divulgation en continu. Je n’ai jamais demandé à la compagnie une donnée précise, croyant que j’allais perdre mon temps», explique M. Bergeron.

Il s’inquiète de voir que Ciment McInnis savait vers le 22 juin que ses émanations collantes avaient dépassé le périmètre de la cimenterie, sans que la firme ne juge bon d’aviser le ministère de l’Environnement.

«En ce qui concerne les citoyens, ils craignent les pressions de la compagnie, qui veut qu’ils se taisent, ou les pressions des gens de la communauté qui travaillent à l’usine», remarque-t-il.

Il souhaite aussi une intervention vigoureuse de la Direction de la santé publique de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine à Port-Daniel. «Il y a un impact sur la santé même si on arrive à trouver que la substance n’est pas toxique. Respirer cette quantité de matière particulaire n’est pas bon pour la santé. Je pense que la Direction de la santé publique devrait envoyer une infirmière sur le terrain pour rencontrer les gens», conclut M. Bergeron.

«C’est pas correct, cette saloperie qui est tombée sur nous. Ça n’aurait pas dû arriver. Je n’ai rien contre la cimenterie, mais on était là avant», dit Raoul McInnis, citoyen du secteur de l’anse McInnis.

On récolte les fruits et les jardins ou pas?

Comme nombre de personnes habitant dans le secteur de l’anse McInnis, Raoul McInnis possède des arbres fruitiers depuis toujours. D’autres entretiennent un jardin. La question qu’ils se posent depuis la fin de juin : récolteront-ils leurs fruits et leurs légumes cette année, en raison des émanations de poussières collantes?

«Je ne sais pas si je vais manger ça!», dit le retraité qui vit dans l’une des maisons les plus proches de la cimenterie.

«C’est pas correct, cette saloperie qui est tombée sur nous. Ça n’aurait pas dû arriver. Je n’ai rien contre la cimenterie, mais on était là avant», ajoute M. McInnis, qui a vécu son premier épisode de poussière collante le 22 juin.

«Il y en avait partout. Ma couverture est en tôle et elle n’était plus noire et brillante. Ma voiture et les dépendances étaient toutes couvertes aussi. J’ai essayé de laver mon pare-brise avec mes “whippers” (essuie-glaces) et ça ne marchait pas», note-t-il.

Comme ses voisins, il s’est plaint auprès de Ciment McInnis. Il a été contacté par la firme afin que son auto soit nettoyée dans un garage local. Le manège s’est répété quelques fois.

Il sait comment nettoyer la substance collante. «Ça prend du vinaigre, mais le vinaigre fait rouiller les autos. Tu ne veux pas faire rouiller une auto de 45 000 $. Cette poussière est aussi rude que du papier sablé».

Raoul McInnis avait une douzaine de poules et de coqs avant l’épisode des émanations semblant provenir de la partie de l’usine produisant le clinker, la matière de base du ciment.

«Cinq poules sont mortes. J’avais remarqué les jours avant que leur dessous était sale, probablement au contact du sol», dit-il.

Raoul McInnis, qui a vécu son dernier épisode de poussières collantes le 6 août, a ressenti des désagréments à la suite des premières émanations. « J’avais la gorge sèche, la gorge irritée. Je toussais tout le temps. J’ai été obligé d’arrêter la thermopompe. Ça (la poussière) rentrait dans la maison. On est allé voir le médecin, ma femme et moi. Le médecin a dit qu’on avait la gorge irritée. Il y a des personnes âgées qui ne peuvent plus sortir. Ça va mieux maintenant. Ça a beaucoup diminué ».