La plupart des membres de l’équipage est parti, mais deux sont restés, abandonnés sans salaire, sans soutien et sans nouvelle du propriétaire du navire, D&D Investments Holdings.

Port de Québec: vivre pendant trois ans dans un navire abandonné

Deux marins vivent sur le Ethan, navire «abandonné» depuis près de trois ans à Québec. Mais ils pourraient finalement rentrer à la maison : la Cour fédérale a ordonné la saisie et la vente du bateau à la demande du port qui rêve de se débarrasser de la patate chaude… et de récupérer un peu d’argent.

«C’est vraiment exceptionnel», observe Marie-Andrée Blanchet, conseillère relations publiques et événements. Sans nouvelles des propriétaires depuis des lunes, l’Administration portuaire de Québec a dû interpeler la justice.

«On n’est pas payé», affirme-t-elle. «Donc, ce qu’on a fait c’est que, en novembre dernier, on a intenté des procédures en Cour fédérale. C’est notre recours ultime parce qu’on n’avait plus de communications.»

Le jugement est tombé en avril. Le tribunal a donné raison au port. «C’est encourageant. Le navire a été mis en vente, il y a des offres qui ont été reçues. Normalement, ça devrait finir dans pas long!»

Et les deux hommes? «Ils vont bien, ils ont de la nourriture, ils sont pris en charge», assure Mme Blanchet. Le port continue de les ravitailler en électricité et en eau. Les bénévoles de la Maison du marin s’occupent d’eux, leur donnent interactions et accès au Web. 

N’empêche, ils sont loin de la maison : un habitait dans les Caraïbes, l’autre en Ukraine, avant d’être recrutés sur le Ethan. Et ils ne sont pas payés.

Ils peuvent cependant circuler librement. «Ils attendent.»

«Cas compliqué»

«À la Maison du marin, ils sont plus qu’essentiels», remarque Vincent Giannopoulos, du Syndicat international des marins canadiens et de l’International Transport Workers Federation. «Juste d’avoir quelqu’un qui est là, […] c’est tellement important.»

«C’est un cas assez compliqué», poursuit M. Giannopoulos. Lors de l’achat du navire il y a trois ans, des marins lituaniens ont été embauchés par D&D Investments Holdings. «C’est un équipage qui n’a pas été payé pendant longtemps.»

Quand un petit montant a finalement été versé, la plupart sont partis. Deux sont restés… et y sont encore sans soutien du proprio. «C’est vraiment un abandon.»

Puis les saisons ont passé. 

Maintenant, des avocats et le tribunal décideront de la répartition du fruit de la vente. Ils décideront si les marins ont droit à une part. 

La somme à partager semble toutefois bien mince. C’est que le vainqueur de l’encan ne paiera pas la pleine valeur. Il faut dire que le bâtiment est vendu tel quel, sans garantie. Le juge Peter Annis écrit d’ailleurs que la cession est «aux risques et frais de l’acheteur».

«Il y a plusieurs créanciers et c’est sûr qu’il n’y a pas assez d’argent pour tous les couvrir», prévient Vincent Giannopoulos. 

150 000 $US

Le magistrat a nommé un «shérif» pour favoriser la vente, mousser le navire auprès d’éventuels acquéreurs… Il n’y a toutefois pas eu de bousculade. Selon des informations diffusées récemment par la Cour fédérale, une seule entreprise a fait une offre; la Gambienne Jah Multi Industrial a promis 150 000 $US. Les notes du tribunal ne révèlent toutefois pas si le montant a été versé.

La cession pourrait être rapide, si la compagnie paie et réussit à rendre le Ethan apte à la navigation. Les créanciers ont jusqu’à la fin juin pour se manifester sans quoi ils peuvent dire adieu à leur mise.

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MÉLISSA DESGAGNÉS EST DEVENUE ETHAN 

Avant d’être baptisé Ethan, le navire affichait un nom tout québécois : Mélissa Desgagnés. Comme dans Groupe Desgagnés, entreprise basée dans la capitale. «Il a été la propriété de Desgagnés durant de nombreuses années», confirme le vice-président ressources humaines et communications, Benoît Chassé. Il a toutefois été cédé à D&D Investments Holdings. «Il n’est pas à nous. Il a été vendu il y trois ans.» Le Ethan a été construit en 1975 en Ontario. Il mesure un peu plus de 108 mètres. Depuis 2016, il battait pavillon tanzanien. Baptiste Ricard-Châtelain