La crise des médias a déjà fait plusieurs victimes partout au pays et elle menace maintenant les plus grands, comme le Toronto Star qui est en difficulté.

Plaidoyer pour la liberté

J’ai passé ma vie à écrire sur la politique, j’ai travaillé trois ans pour un premier ministre, et il y a encore bien des choses qui m’échappent. Pourquoi nos gouvernements sont-ils aussi lents à réagir à des situations inacceptables qui sautent aux yeux? Pourquoi une telle paralysie de l’État quand on a la gâchette ultra-rapide ailleurs, et qu’on se bouscule aux portillons pour aider des multinationales sous prétexte de sauver des emplois?

On a appris cette semaine que le Canada a radié un emprunt de 2,6 milliards $ consenti à Chrysler en 2009. Peu importe les raisons, je suis scandalisé. Comme je prends ma retraite du journalisme le 1er novembre, permettez-moi un cri du cœur sur la timidité de la réaction gouvernementale à la crise des médias par rapport à l’attention accordée aux Chrysler de ce monde.

Tout le monde sait que les salles de nouvelles se vident à petit feu depuis 20 ans parce que les Google et Facebook de ce monde parasitent la publicité. Mais le gouvernement canadien hésite, il attend, il observe, il étudie… «Une presse libre est un élément fondamental de toute démocratie» a déclaré Justin Trudeau, jeudi. C’est bien, mais encore faut-il que cette presse existe!

Sous prétexte qu’on ne veut pas mettre de l’argent dans des entreprises déficitaires «qui n’ont plus d’avenir», le gouvernement laisse mourir l’information. On subventionne des entreprises au bord de la faillite dont les administrateurs s’autorisent des salaires faramineux, mais on demeure silencieux lorsqu’il s’agit des médias.

Pourtant, l’information c’est bien plus que des emplois. C’est ce qui différencie nos sociétés des dictatures et des régimes totalitaires. Vous aimeriez ça vivre en Turquie, où Erdogan a fermé des médias et emprisonné leurs journalistes? La menace est plus subtile au Canada. On laisse les lois du marché nous affamer petit à petit, au profit d’entreprises internationales qui piratent nos contenus et notre publicité.

C’est la survie des salles de nouvelles qui est en cause. Quand j’ai commencé dans ce métier à CKAC à Montréal, en 1971, la radio privée avait de vraies salles de nouvelles. Graduellement, on a déplacé les budgets vers l’embauche de «grandes gueules» qui ont animé les émissions de lignes ouvertes. Sauf à Radio-Canada, il n’y a plus de salles de nouvelles dans les stations de radio au pays. Ou presque plus…

Alors qui fera de l’information s’il n’y a plus de journalistes dans les salles de nouvelles? Certainement pas des robots. S’il est un message que j’aimerais laisser, c’est que l’information crédible n’est pas gratuite et qu’il vaut la peine de payer pour l’obtenir.

La crise des médias a déjà tué des dizaines de journaux régionaux partout au pays et elle menace maintenant les plus grands. Même le Toronto Star est en difficulté. C’est la diversité des sources d’information qui est menacée. J’ai déjà vécu cette situation dans un univers plus restreint : quand La Presse a lancé ses éditions Rive sud et Laval, en 1975, les hebdos locaux ont embauché plusieurs journalistes pour contrer cette nouvelle concurrence. Il y avait tellement de scribes à Longueuil qu’on a créé un cercle de presse local! Mais quand La Presse s’est retirée de ce marché, en 1979, les hebdos locaux ont vidé leurs salles des nouvelles. C’est ce qui va se passer si on laisse tout le territoire québécois ou canadien à un ou deux grands joueurs, en laissant mourir les autres. Une fois en situation de quasi-monopole, ces entreprises de presse vont réduire leurs effectifs.

Malgré l’apparition de nouvelles technologies, le monde du journalisme s’est complexifié. La transmission s’est accélérée à une vitesse foudroyante au détriment de la qualité. Il est difficile de vérifier les faits quand on vous demande d’entrer en ondes ou d’envoyer une nouvelle sur Internet dans les minutes qui suivent un événement. Il est impossible à un ministre de donner une réponse adéquate quand ses adjoints ou ses fonctionnaires n’ont que 10 minutes pour faire leurs recherches.

Une société libre, c’est une société bien informée. C’est encore plus important dans un monde où la désinformation fausse la vérité sur des enjeux aussi importants que les changements climatiques. Il faut davantage de journalistes sur le terrain dans un tel contexte, pas moins!

Pour avoir vécu dans l’entourage des politiciens pendant des décennies, je pense qu’eux aussi sont entraînés dans cette course folle. Même les bureaux de nos premiers ministres doivent réagir sans avoir le temps de réfléchir. Ils éteignent des feux au lieu de faire de la prévention.

C’est peut-être pour ça que les politiciens comme Donald Trump et Doug Ford gagnent du terrain : face à l’apparente impuissance des gouvernements, ces populistes proposent des solutions simplistes qui semblent faciles à mettre en œuvre. Exemple : il y a trop d’immigrants? On construit un mur…

Un message à mes amis journalistes en terminant : soyons rigoureux et exigeants, mais pas malicieux. On ne gagne pas en crédibilité en prenant plaisir à «planter» les politiciens avec des formules-chocs, des textes à sensation et des mises en pages accablantes. Je m’arrête là.

Un dernier message à mes lecteurs : vous avez été tellement nombreux à me saluer, à la suite de l’annonce de mon départ, que je n’ai pu vous remercier individuellement. Un gros MERCI à tous.