La présidente de l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada, Debi Daviau, affirme que le système de paye Phénix est irréparable. « Il faut le remplacer», affirme-t-elle.

Phénix: «Trois ans, c’est déjà un désastre»

L’Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC) a profité lundi du troisième anniversaire de l’implantation du controversé système de paie Phénix pour exhorter le gouvernement fédéral de réserver dans le prochain budget toutes les sommes nécessaires pour l’implantation d’un nouveau logiciel.

À trois semaines du dépôt du budget Morneau, le syndicat représentant quelque 60 000 membres d’un océan à l’autre souhaite « que l’employeur fasse mieux » après « trois années d’échecs et de malheurs ».

« Aujourd’hui, on dit au gouvernement : on veut des engagements qui vont donner un peu d’espoir à nos membres. Le système Phénix est irréparable, le gouvernement lui-même l’a reconnu. Il faut le remplacer. [...] Pour se faire installer un nouveau système de paie dans un délai raisonnable, il va sans dire que le gouvernement doit prévoir dans son prochain budget un financement adéquat. Le logiciel qui remplacera Phénix devra permettre au gouvernement de payer ses employés avec exactitude et fiabilité, et ce le plus tôt possible », s’est exclamée la présidente Debi Daviau.

L’IPFPC n’a toutefois pas voulu avancer un chiffre quant à la somme d’argent nécessaire, prétextant que c’est au gouvernement que revient la tâche de faire des calculs.

Une fois le financement réservé dans les coffres, le syndicat affirme qu’Ottawa doit poursuivre les travaux visant à dénicher un nouveau système de rémunération (NextGen), procéder à l’acquisition du meilleur logiciel ainsi qu’au nettoyage de données, puis surtout s’assurer que tous les tests ont été faits avant de faire la transition. Idéalement, souligne-t-on, le plan d’implantation d’un nouveau système de paie pourrait être déployé avant les élections d’octobre. Alors que se poursuivent les négociations pour conclure les prochaines conventions collectives dans divers ministères, l’IPFPC réclame aussi, en raison de l’échec du système Phénix, que certaines clauses soient explicitement incluses dans les contrats de travail. L’enchâssement de la protection des salaires est entre autres demandé, en plus de l’ajout de renseignements sur la paie afin de détecter rapidement des erreurs et de mettre fin au recouvrement, « qui ajoute l’insulte à l’injure », dit l’organisation. Les recours possibles pour la partie syndicale devront également y être clairement identifiés noir sur blanc.

« Les membres tiennent à ce que leur prochaine convention collective leur donne la garantie qu’ils seront payés à temps. En toute franchise, avec ce qui leur est arrivé au cours des trois dernières années, cela devrait aller de soi. [...] On sait que le prochain système [de paye] doit être meilleur, mais on est à court de confiance », a lancé Mme Daviau, ajoutant que 70 % des membres ont éprouvé des difficultés avec Phénix.

L’IPFPC ne s’est pas montré surpris des révélations de CBC/Radio-Canada, qui ont mis la main sur un document interne du fédéral datant d’août 2018 qui indique que l’on prévoit « régler les impacts à long terme des problèmes de la paye dans un horizon de dix ans et plus ». Ce mémo indiquerait également que le gouvernement pourrait opter pour un Phénix modifié plutôt que pour un nouveau système.

« C’est inacceptable. Une solution doit être mise en place beaucoup plus rapidement. Dix ans, ce n’est pas acceptable, mais quand on regarde la vitesse à laquelle les dossiers sont traités en ce moment, ça continue de prendre du temps à stabiliser la situation », soutient le vice-président Stéphane Aubry.

Les bouchées doubles, DIT MACKINNON

Le député de Gatineau et Secrétaire parlementaire de la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement et de l’Accessibilité, Steven MacKinnon, affirme qu’aucun effort n’est ménagé pour régler les problèmes qui perdurent depuis 2016.

« Le nouveau système devra recevoir des données 100 % exactes, la stabilisation est un préalable à la mise sur pied d’un système nouvelle génération, c’est pour cela qu’on met les bouchées doubles. [...] On a vu une amélioration soutenue, le nombre de transactions en attente a diminué du quart, grâce en partie à la mise sur pied d’équipes mixtes. Il y aura de telles équipes dans tous les ministères d’ici le printemps [24 sur 46 à l’heure actuelle] », lance-t-il.

Quant à la note interne à laquelle fait référence Radio-Canada, M. MacKinnon réplique qu’il s’agit « d’un document qui ne vient pas des gens qui gèrent le système, qu’elle n’a aucun fondement ».

Dans sa plus récente mise à jour liée aux ratés du système Phénix, en date du 23 janvier dernier, le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement indique qu’il y avait 474 000 mouvements en attente de traitement au Centre des services de paye, dont 355 000 (75 %) ayant des répercussions financières.

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DES HISTOIRES LIÉES À PHÉNIX :

Laura, de l’Alberta

À l’emploi de Santé Canada depuis 33 ans, Laura a vu que sa paye a baissé sans explication il y a deux ans. Elle a porté plainte et a obtenu un rajustement rétroactif sur ces reçus de paye, sans pour autant recevoir les 12 000 $ qu’on lui doit. « Jamais personne n’a communiqué avec moi à propos de l’erreur de Phénix ni ne m’a dit si je recevrais une indemnité pour la perte de mes revenus », dit-elle.

François, de Gatineau

Œuvrant à Innovation, Sciences et Développement économique Canada, François a pendant plusieurs années pris cinq semaines de congé non payé dans le but de passer du temps avec ses enfants, qui vivent à des heures de route de chez lui. Les erreurs liées à Phénix l’ont obligé à renoncer à ce congé en 2018 et « il en sera probablement de même en 2019 ». 

Julien, de Lavaltrie

Employé de Service correctionnel Canada, Julien était en congé de maladie sans solde depuis huit mois lorsqu’il a reçu par erreur l’intégralité de sa paye. Aucun relevé d’emploi ne lui a été émis, si bien qu’il n’a pu bénéficier de prestations d’assurance-emploi et/ou de maladie qu’après de longues procédures. Trente mois plus tard, l’intégralité de ces indemnités ne lui a toujours pas été versée. Même s’il avait rempli tous les formulaires nécessaires, il a dû passer des heures pendant son congé de maladie à faire des appels téléphoniques et à remplir de multiples documents pour tenter de corriger le problème. « L’énergie dépensée, l’énorme vague d’anxiété, de frustration et de désarroi que ça a créés et le sentiment de ne toujours pas être reconnu par son employeur, durant ces 30 mois de procédures, ça n’a pas de sens », dit-il.
Source : témoignages recueillis par l’IPFPC