Petite randonnée, gros sauvetage

Élodie Slosse faisait des petits pas de côté en descendant le mont Saint-Louis, à Québec, quand elle s’est tordu la cheville en glissant. «Maman, j’ai trop mal!», a-t-elle gémi.

C’était un après-midi chaud et ensoleillé de la fin mai. Élodie, sa mère et son frère voulaient respirer le grand air en forêt après deux mois et demi de confinement.

Élodie, 14 ans, avait enfilé ses shorts et chaussé ses souliers Sketchers pour la randonnée. «C’est beau qu’elle ait mis des espadrilles, se souvient sa mère, Stéphanie Hawey. Elle s’en venait en gougounes!»

Avec des amis, la mère et ses deux ados ont mis le cap vers le mont Saint-Louis, où se trouve un sentier de niveau modéré et peu fréquenté à l’extrémité nord de Québec, près de Sainte-Brigitte-de-Laval et de Lac-Beauport. 

Le groupe a monté en suivant les rubans bleus accrochés aux arbres, s’engouffrant dans la forêt, marchant dans les sentiers boueux et rocailleux, enjambant les ruisseaux et les arbres tombés. En deux heures, ils avaient atteint le sommet et profité de ce que les randonneurs surnomment «le vrai point de vue de Québec». 

En descendant le mont Saint-Louis dans une section abrupte, Mme Hawey a conseillé à ses ados de faire des pas de côté. Mais à la fin mai, il y avait encore des plaques de glaces à cet endroit, et Élodie a glissé, s’infligeant une entorse sévère à la cheville.

La douleur était vive. Élodie ne pouvait plus mettre de poids sur sa jambe droite ou même la bouger. Impossible de poursuivre la descente, même avec l’aide d’autres randonneurs. Élodie était coincée près du sommet, à environ une heure et demie de marche du bas de la montagne. Il fallait l’évacuer pour qu’elle puisse être soignée à l’urgence.

Le premier VTT utilisé par les pompiers n’a pas pu se rendre jusqu’à Élodie.

Une longue opération

C’était le point de départ d’un sauvetage qui allait durer plus de quatre heures et qui illustre les risques souvent négligés de la randonnée. 

Il était environ 14h30 quand le Service de protection contre l’incendie de Québec (SPCIQ) a été informé par le 911 qu’une adolescente de 14 ans s’était blessée à la cheville au mont Saint-Louis. Mais comme la jeune femme se trouvait dans un sentier escarpé, le sauvetage s’annonçait complexe.

Premiers arrivés sur place, deux pompiers de la caserne 17 dans le secteur de Beauport Nord ont amorcé la montée en véhicule tout-terrain (VTT) par un sentier escarpé, transportant une attelle, une couverture et de l’eau pour Élodie. Mais au bout d’à peine quelques minutes de route, les officiers ne pouvaient plus avancer. Le chemin devenait trop étroit et le véhicule risquait de se renverser.

Le VTT a dû être abandonné à cet endroit. Les deux pompiers ont continué à pied, se dirigeant vers les coordonnées GPS du cellulaire d’une des proches d’Élodie qui avait appelé le 911. Ils ont fini par atteindre Élodie, qui était accompagnée de sa mère et d’une amie. Les pompiers lui ont prodigué les premiers soins, l’ont réchauffé avec la couverture et lui ont donné de l’eau.

Mais ils ne pouvaient pas évacuer Élodie par le même chemin. Ils risquaient d’aggraver sa blessure en la transportant. Ils auraient peut-être même eu besoin d’abattre des arbres. Mais par quel autre chemin passer?

Il n’existe pas de carte officielle des sentiers du mont Saint-Louis. «Les sentiers pédestres qui sont non répertoriés, c’est toujours plus compliqué qu’un sentier qui est national, régional ou cartographié», dit le chef des pompiers, Philippe Bolduc, qui commandait les opérations ce jour-là. «On a beau mettre plein de ressources sur place, si on n’a pas cette connaissance-là, si on ne trouve pas des locaux, des témoins, c’est plus complexe».

Les pompiers ont eu notamment la chance de croiser une randonneuse habituée du mont Saint-Louis, qui marchait avec son chien. Elle a fortement suggéré aux pompiers de ne pas emprunter le sentier à partir du chemin des Hautes-Terres et de passer plutôt par le Lac-des-Roches. La jeune femme a été réquisitionnée pour guider les pompiers de l’équipe GRIMP (Groupe de recherche et d’intervention en milieux périlleux) jusqu’à Élodie.

 Une fois sur place, les intervenants d’urgence ont remarqué qu’Élodie commençait à être en hypothermie. Sa douleur était vive.

Artillerie lourde

Les huit pompiers de l’équipe GRIMP amenaient l’artillerie lourde du sauvetage. Ils transportaient des sacs d’équipement de 60 livres sur leurs épaules en plus de la civière. «C’est drôle à dire, mais j’ai pas le choix d’amener des mulets, dit le chef Bolduc. Il y en a qui vont se brûler à mettre l’équipement, mais qui vont être trop fatigués pour transporter la victime. Il faut avoir du relais.»

Le chemin par le Lac-des-Roches n’était pas balisé. «Les gars de GRIMP, ils étaient en train de baliser un sentier. Ils mettaient des rubans à tous les tant de pieds pour pouvoir retrouver leur chemin», raconte le chef Bolduc.

Comme la douleur d’Élodie était vive, le chef des pompiers a aussi demandé à un ambulancier de monter. Samuel Carrier, qui est lui-même un randonneur expérimenté, a rejoint Élodie et l’équipe GRIMP en une trentaine de minutes de montée vigoureuse. Il a stabilisé la jambe d’Élodie avec une attelle.

«Rendu sur place, je me suis aperçu que la victime commençait à être en hypothermie, note M. Carrier. Le fait qu’elle était couchée sur le sol, à une certaine altitude, il faisait un peu plus frais, l’hypothermie commence tranquillement à s’installer.»

Durant une dizaine de minutes, Samuel Carrier et deux autres pompiers ont descendu Élodie dans une toile qui la réchauffait et était assez solide pour la soutenir. Un militaire qui faisait de la randonnée au mont Saint-Louis a aidé les pompiers et l’ambulancier à descendre, s’assurant qu’ils ne glissent pas dans la boue.

Le plan hélico

Pendant ce temps, au poste de commandement, le chef Bolduc voyait le temps passer et craignait que ses troupes soient surprises par la noirceur. Il a demandé à la Sûreté du Québec de tenir son hélicoptère prêt au cas où ils en auraient besoin. L’hélico se trouvait à Saint-Hubert, sur la Rive-Sud de Montréal, et il y aurait deux à trois heures d’attente pour le faire venir au mont Saint-Louis.

L’hélicoptère n’a pas été nécessaire, mais il fallait prévoir cette possibilité. «Ça fait partie de mon travail d’établir un plan A, plan B, plan C, plan D, plan Z», dit le chef Bolduc.

Plus bas dans le mont Saint-Louis, d’autres pompiers ont pris le relais avec une civière munie d’une roue tout-terrain. Puis d’autres pompiers ont pu amener Élodie en VTT jusqu’à une ambulance. Au total, la descente a duré environ une heure et demie. 

À 18h47, le chef Bolduc a annoncé la situation «sous contrôle» sur son radio. Élodie a été transportée jusqu’à l’hôpital.

Au total, plus de 30 intervenants d’urgence — incluant les pompiers de Sainte-Brigitte-de-Laval qui assistaient ceux de Québec — ont été mobilisés pour extirper l’adolescente du sentier. 

Durant les quatre heures de l’intervention, Élodie s’est souvent sentie coupable. «J’avais peur d’avoir fait de quoi. Je disais que c’était de ma faute», dit la jeune femme, très reconnaissante envers les pompiers et les ambulanciers.

Stéphanie Hawey, la mère d’Élodie, éprouve aussi beaucoup de gratitude envers les intervenants d’urgence qui, souligne-t-elle, ont été patients et n’ont pas cherché de coupable, lui rappelant que c’était un «bête accident».

Avec le recul, Mme Hawey referait les choses autrement. «J’avais été imprudente! Je le sais!», dit-elle.

La prochaine fois, elle s’assurera notamment que sa fille soit chaussée pour la randonnée et traînera des réserves d’eau et des vêtements plus chauds. Elle optera aussi pour un sentier plus familial, de niveau débutant. 

Élodie, elle, a dû se déplacer en béquilles plusieurs semaines. Elle compte faire de la randonnée à nouveau, mais espère ne plus jamais se blesser en chemin. «On ne veut pas revivre ça, dit-elle. Une fois, c’est correct!»

 Une trentaine d’intervenants d’urgence ont été mobilisés pour le sauvetage d’Élodie.

+

HAUSSE DES ACCIDENTS SUR LES SENTIERS

La mésaventure vécue par Élodie Slosse et sa famille au mont Saint-Louis est loin d’être une exception. Depuis le printemps, les accidents en randonnée se multiplient au Québec. 

Rando Québec, la fédération chargée de la randonnée pédestre, de la raquette et de la marche au Québec, a constaté une hausse marquée des accidents sur les sentiers ce printemps et cet été. «Au meeting d’il y a deux semaines, on avait un point d’urgence sur cette situation-là», note Nicholas Bergeron, directeur technique de Rando Québec. 

Depuis la réouverture des sentiers le 20 mai, Rando Québec a reçu plusieurs signalements de chutes, de chevilles tordues, de coups de chaleur et de déshydratations, notamment. Comme Élodie, plusieurs randonneurs ont dû être secourus sur les sentiers, requérant un important déploiement des services d’urgence. 

Selon M. Bergeron, cette hausse des accidents est attribuable à deux facteurs. Premièrement, il y a eu un afflux de néophytes sur les sentiers dans la foulée de la pandémie de COVID-19 et du confinement. Et, deuxièmement, les risques de la randonnée restent sous-estimés. 

Résultat, souligne Nicholas Bergeron, de nombreux randonneurs sont mal préparés. Ils sont mal chaussés, mal habillés, ou n’apportent pas suffisamment de réserves d’eau ou de nourriture. Ils oublient de vérifier les conditions météo ou la présence de la tique qui peut transmettre la maladie de Lyme et négligent de porter des vêtements longs, par exemple. 

M. Bergeron souligne aussi que les risques «internes» sont négligés. Si une personne a bu beaucoup d’alcool la veille et s’est couchée tard, elle s’expose par exemple à un risque accru de chutes. 

Plusieurs randonneurs prennent aussi des pistes beaucoup trop difficiles pour leur niveau. «C’est comme si en ski alpin ma première descente je prenais une double noire», illustre M. Bergeron. Marc Allard

+

QUATRE RÈGLES

  • Je dis où je vais
  • Je sais où je suis
  • Je garde le contact
  • Je compte d’abord sur moi

Sources : Service de protection contre l’incendie de Québec et Rando Québec