Mort du petit Thomas Audet: le jugement des intervenants passe avant celui du logiciel de la DPJ

Le logiciel utilisé à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) pour évaluer la gravité des cas ne prévaut pas sur le jugement clinique des intervenants, assure Nancy Poulin, porte-parole syndicale régionale et travailleuse sociale, alors que son utilisation est pointée du doigt dans la mort du petit Thomas Audet, 22 mois, à Alma, en juin 2016.

Le Système de soutien à la pratique (SSP), qui doit être utilisé obligatoirement par les intervenants de la DPJ, aurait eu un rôle à jouer dans le décès de l’enfant, conclut un rapport de la Commission des droits de la personne sur son décès, document obtenu par Enquête et dévoilé par Radio-Canada jeudi.

L’enfant est mort à l’hôpital d’Alma le 18 juin 2016 dans des circonstances qui demeurent encore nébuleuses aujourd’hui, alors qu’il séjournait chez sa mère. Un mois avant son décès, le cas du petit Thomas avait fait l’objet d’un signalement à la DPJ. Il avait subi des blessures importantes dans les mois qui ont précédé le signalement, telles qu’une fracture du fémur ou une lacération sévère de l’oreille.

Le logiciel SSP, qui génère un document d’analyse à partir de réponses à des questions à choix multiples sélectionnées par l’intervenant au dossier, aurait à l’époque produit un document aux conclusions contradictoires, entraînant un sous-classement du dossier de l’enfant. Le petit Thomas, dont le dossier a été classé « sans danger immédiat », est ensuite mort 23 jours plus tard, sans avoir pu être vu par une travailleuse sociale, rapporte Enquête.

« Malgré le fait qu’on est obligés de le compléter, ça ne fait pas obstacle à notre jugement professionnel. Jamais ce n’est le jugement de la machine qui va l’emporter sur le jugement de professionnel de l’intervenant. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne », a insisté Nancy Poulin, représentante nationale et porte-parole régionale de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), en entrevue avec Le Quotidien.

Elle-même travailleuse sociale à la DPJ, à Chicoutimi, elle ne peut commenter le dossier du petit Thomas Audet, en raison de la confidentialité des dossiers. Elle précise toutefois, de façon générale, que les situations soumises à la DPJ sont complexes, qu’elles peuvent parfois évoluer rapidement et que les intervenants ne sont pas toujours mis au fait de l’évolution d’une situation.

Le SSP, utilisé depuis le début des années 2000, occasionne une perte de temps importante pour les intervenants, qui déplorent depuis longtemps la lourdeur de cet outil de soutien et demandent sa révision, explique la représentante syndicale.

« Du beau travail qui se fait »

Le reportage d’Enquête diffusé jeudi a ravivé de douloureux souvenirs pour les intervenants régionaux de la DPJ, qui demeurent encore marqués par le décès de l’enfant.

« Ce matin, c’était le drame, a partagé Mme Poulin. Les intervenants ne veulent pas passer pour des innocents et entendre qu’ils n’ont pas de jugement et qu’ils se fient à un outil informatique. Ce n’est pas ça notre travail. »

Elle espère que l’émission hebdomadaire d’Enquête, qui était consacrée jeudi au travail quotidien des intervenants de la DPJ dans la région, qui ont été suivis deux semaines par l’équipe de tournage, permettra de mettre en valeur le travail des équipes de la protection de la jeunesse.

« Il y a tellement du beau travail qui se fait, des enfants qui sont tellement bien accompagnés. J’aurais le goût de vous dire que les premiers responsables d’un enfant, ce sont les parents. C’est pas nous autres, les méchants », a-t-elle laissé tomber.

« Nous autres, on arrive ; les blessures sont causées, les dommages sont causés. On tente seulement d’apaiser ces souffrances-là, de faire des réparations et de construire un avenir meilleur pour les enfants. »

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«ÇA N'A PAS DE BON SENS»

« Ça fait plus de trois ans. Ça fait 41 mois. On ne sait même pas de quoi l’enfant est mort. Quarante et un mois. Ça n’a pas de bon sens. »

André Simard, le grand-père paternel du petit Thomas Audet, et ses proches demeurent toujours dans le néant depuis la mort de l’enfant, alors qu’aucune accusation n’a été déposée et que l’enquête policière de la Sûreté du Québec se poursuit.

L’intervention du premier ministre François Legault et de la ministre de la Santé, Danielle McCann, jeudi, après la diffusion du reportage d’Enquête, en lien avec l’utilisation d’un logiciel par la DPJ qui aurait entraîné le sous-classement du dossier du petit Thomas, donne cependant une lueur d’espoir à la famille, qui a entamé une poursuite contre le CIUSSS.

« Je pense que ç’a fait un gros bout de chemin qu’on ne s’attendait pas, honnêtement », a-t-il mentionné en entrevue.

Ses proches et lui ont accueilli avec surprise les conclusions du rapport de la Commission des droits de la personne sur la mort de l’enfant. André Simard estime cependant que le logiciel ne peut être uniquement pointé du doigt. « Ce que je pense, quelque part, c’est qu’il y a eu une erreur de jugement », a-t-il avancé.

Il ajoute accueillir positivement les changements apportés à la DPJ régionale dans les dernières années. La douleur, elle, cependant, demeure aussi vive.

« Il n’y a pas une nuit que je ne me réveille pas pour penser à la situation et essayer d’imaginer des choses qu’on pourrait faire pour essayer de faire avancer le dossier. Si vous saviez le nombre de téléphones, le nombre de portes auxquelles j’ai frappé depuis trois ans et demi, c’est incroyable. »

Thomas Audet et son grand-père, André Simard.

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UNE SOIXANTAINE DE NOUVEAU POSTE

Depuis le décès du petit Thomas Audet, une soixantaine de postes ont été ajoutés à la DPJ régionale.

L’ajout de ces ressources, résultats de deux vagues d’affichage, a permis de diminuer la charge de travail des intervenants depuis trois ans, a indiqué Nancy Poulin, représentante nationale et porte-parole régionale syndicale de l’APTS.

Les intervenants responsables de l’application des mesures, qui assurent le suivi des dossiers, sont cependant encore surchargés à l’heure actuelle et d’autres changements doivent encore être apportés, précise la représentante syndicale, qui souligne néanmoins les efforts réalisés dans la région, ces dernières années.

« On a quand même des acteurs, des humains dans des postes décisionnels qui ont à cœur la protection de la jeunesse et ça fait une différence par rapport à d’autres régions. »

Les services de la protection de la jeunesse et ceux consacrés à la réadaptation des jeunes comptent quelque 500 intervenants au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Le CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean a par ailleurs refusé de commenter le dossier du petit Thomas Audet ou l’utilisation du logiciel SSP, en raison de l’enquête et des procédures judiciaires en cours.