En mai 2020, au beau milieu de la pandémie de Covid-19, les pare-brise d’avions d’Air Canada Express garés à l’aéroport international d’Ottawa sont couverts.
En mai 2020, au beau milieu de la pandémie de Covid-19, les pare-brise d’avions d’Air Canada Express garés à l’aéroport international d’Ottawa sont couverts.

Moins d'avions en région: une catastrophe pour certaines communautés

Isabelle Dostaler
Doyenne de la Faculté d'administation des affaires, Université Memorial
Mohamed Khomsi
Professeur en tourisme, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Comme le reste de l’industrie aéronautique mondiale, Air Canada a été durement frappée par la pandémie de COVID-19 et elle a dû mettre fin à 30 lignes régionales au début de l’été.

Au Québec, Gaspé, Mont-Joli, Sept-Îles, Baie-Comeau et Val-d’Or perdent leur liaison avec Montréal.

Il se pourrait que d’autres réductions soient annoncées dans les prochains mois.

Il s’agit d’une catastrophe pour plusieurs communautés canadiennes éloignées, car cela menace leur droit d’être connectées au système de transport national et compromet gravement leur développement économique.

La crise de la COVID-19 est l’occasion de repenser la politique de transports de notre pays. Elle nous oblige également à évaluer si l’économie de libre marché constitue réellement le meilleur mécanisme pour structurer le transport aérien dans un pays caractérisé par de grandes distances et une faible densité de population.

La déréglementation

La déréglementation du transport aérien a commencé aux États-Unis sous le président Jimmy Carter à la fin des années 1970. Le Canada n’a pas échappé à ce mouvement : Air Canada est restée une société d’État jusqu’en 1988, quand elle est devenue une société cotée en bourse.

Il est remarquable qu’en dépit du changement radical de sa structure de propriété, Air Canada soit considérée par de nombreux Canadiens comme la compagnie aérienne nationale. Cependant, la manière cavalière dont l’entreprise a annoncé la suspension de ses services régionaux – certaines autorités locales ont appris la mauvaise nouvelle dans les médias – a rappelé de façon non équivoque qu’Air Canada n’a de comptes à rendre qu’à ses actionnaires. Le développement régional ne fait pas partie de sa mission.

En fait, les actionnaires d’Air Canada ont probablement été satisfaits de la décision de réduire les liaisons régionales et accueilleraient favorablement des annulations supplémentaires si elles permettaient de limiter les pertes financières.

La déréglementation du transport aérien a entraîné la création du «système en étoile» : de grandes entreprises choisissent un aéroport comme base, ou pivot, où des vols régionaux transportent des passagers depuis des aéroports secondaires. Le système en étoile protège les anciens transporteurs des nouveaux arrivants, surtout parce que leurs clients ont accès à des réseaux continus vers l’international.

Malgré la menace que les transporteurs à bas prix ont commencé à représenter à la fin des années 1990 et au début des années 2000, le système en étoile se porte très bien aujourd’hui. La principale raison pour laquelle une société comme Air Canada propose des liaisons entre les Îles de la Madeleine et Montréal ou entre Deer Lake et St. John’s, Terre-Neuve, c’est pour alimenter les aéroports-pivots que sont Montréal et Toronto.

Prêts à perdre de l’argent

En période de croissance économique, lorsque les vols internationaux sont rentables, les grands transporteurs sont prêts à perdre de l’argent sur les liaisons régionales dans l’espoir de mettre la main sur les voyageurs des régions qui se rendent vers des destinations internationales.

Cependant, la pandémie de COVID-19 a rendu impossible sur le plan financier pour Air Canada de continuer à offrir toutes ses lignes régionales, ce qui a mis en lumière les limites d’un marché du transport aérien déréglementé dans un pays comme le nôtre.

Une passagère utilise une borne d’enregistrement libre-service d’Air Canada à l’aéroport international Trudeau de Montréal le 31 juillet 2020.

Nous avons réalisé d’importants projets de recherche pour le ministère des Transports du Québec en 2008 et en 2019, en plus d’aider le gouvernement du Québec à préparer le Sommet sur le transport aérien régional de 2018. Nous connaissons donc très bien les enjeux du transport aérien régional dans notre pays, lesquels sont exacerbés par la position de quasi-monopole dont jouit Air Canada.

Comme les autres gouvernements provinciaux, le Québec n’a aucune autorité sur la réglementation du transit aérien chez lui. Cependant, la province offre certains programmes qui visent à atténuer l’impact négatif de la situation quasi monopolistique.

Ces programmes ont toutefois eu des résultats mitigés.

Ainsi, seulement six pour cent des personnes vivant dans des communautés éloignées que nous avons interrogées en 2019 ont indiqué avoir bénéficié du Programme de réduction des tarifs aériens du Québec pour voyager sur un vol régional. Cette initiative a été conçue pour rendre les vols régionaux plus abordables.

Recommandations

Nos travaux de recherche nous ont amenés à formuler un certain nombre de recommandations stratégiques, notamment la mise en place de conditions qui permettraient aux petits transporteurs de prospérer et d’affaiblir la position monopolistique d’Air Canada.

Il nous est apparu clairement, lors de sondages ou d’entretiens avec des personnes vivant dans des communautés isolées, que les voyageurs ignorent souvent qu’il existe d’autres options qu’Air Canada. Il serait relativement facile pour les gouvernements provinciaux d’organiser des campagnes de marketing pour promouvoir les attractions touristiques régionales en même temps que le service aérien offert par les petites entreprises de transport.

Les participants aux consultations menées en préparation du Sommet sur le transport aérien régional de 2018 ont même suggéré la mise en place d’un programme de fidélisation régional ou la création d’une marque ombrelle (similaire aux réseaux de compagnies aériennes comme Star Alliance) sous laquelle les transporteurs régionaux pourraient être regroupés.

L’établissement d’un prix plancher pour empêcher Air Canada de s’engager dans une guerre des prix que les petits transporteurs régionaux ne pourront jamais remporter ainsi que la suppression des taxes de vente provinciales sur les vols offerts par les petits transporteurs pourraient être des pistes de solution pour renforcer la durabilité du réseau de transport aérien régional.

Rendre les régions plus attrayantes

Certaines communautés éloignées dont nous avons entendu parler lors de notre recherche se sont distinguées par leurs efforts pour stimuler leur économie locale et développer le tourisme afin de rendre leur région attrayante pour les transporteurs aériens.

D’autres communautés ont fait valoir que le transport aérien régional devrait être considéré comme un service public et subventionné de la même manière que le transport public urbain. Mais il est irréaliste de penser que l’on pourrait subventionner entièrement le transport aérien régional, car les déplacements vers et depuis les communautés éloignées sont dispendieux et ne peuvent être entièrement payés par les contribuables.

Le libre marché menace actuellement le droit au transport des gens qui vivent dans des communautés éloignées ainsi que leur vitalité économique. Il serait grand temps d’instaurer des politiques fédérales, provinciales et municipales pour créer une synergie entre le développement économique et touristique ainsi que la mobilité durable.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

The Conversation