Photo aérienne de la forêt plantée par Lucien Dubé en mémoire de sa fille Isabelle, tuée par un grizzly en Alberta en 2005.
Photo aérienne de la forêt plantée par Lucien Dubé en mémoire de sa fille Isabelle, tuée par un grizzly en Alberta en 2005.

L’homme qui plantait des arbres... pour sa fille

Le 5 juin 2005, l’athlète de Cap-Saint-Ignace Isabelle Dubé, 36 ans, est tuée par un grizzly en Alberta. Quinze ans plus tard, sa mémoire survit sous la forme d’une forêt de conifères, d’érables et de chênes, plantée en son honneur par son père et son frère sur les terres de la ferme familiale. Un lieu synonyme de guérison et de fierté. 

«Courage et détermination». Ce sont les mots qui viennent tout de suite à l’esprit de Lucien Dubé, 80 ans, pour décrire sa fille. Amoureuse de la nature, Isabelle Dubé avait choisi de s’installer avec son mari et sa fille de 5 ans à Canmore, une localité située à environ 100 km de Calgary.

Professeure de français dans sa nouvelle municipalité, Isabelle Dubé est une sportive complète de haut niveau, championne de ski de fond et de vélo de montage. Elle a entre autres gagné deux fois le 50 km de Gatineau en ski de fond et escaladé le mont Logan, le plus haut sommet du Canada, situé au Yukon.

Mais, le matin du 5 juin, la trajectoire de cette athlète hors pair prend une tournure dramatique. Un grizzly a été aperçu aux abords d’un golf de Canmore, où des employés ont tenté de l’éloigner. Isabelle et deux de ses amis sont sortis faire du jogging dans les sentiers. Ils seront surpris par l’animal. Isabelle décide de grimper dans un arbre, à plus de 20 mètres de hauteur, pour échapper au grizzly. Ses deux amis ont, eux, le temps de s’enfuir à pied, pour aller chercher de l’aide. Mais lorsque les secours arrivent, il est trop tard. Le grizzly a réussi à grimper dans l’arbre où s’est réfugiée Isabelle et l’a délogée. L’animal sera abattu sur place. Isabelle ne survivra pas à ses blessures. 

Le drame crée grand un émoi au Québec et en Alberta. Des funérailles sont organisées à Canmore et à Cap-Saint-Ignace. «Il y a eu beaucoup d’émotion, l’église était pleine, se souvient le père d’Isabelle, Lucien Dubé. Des enfants ont distribué huit cents roses aux personnes présentes, pendant qu’on entendait la chanson Une rose pour Isabelle de Roger Whittaker. Je peux vous dire que les gens pleuraient.»

Quinze ans après la tragédie, Lucien Dubé se dit aujourd’hui en paix. «Toute épreuve porte un fruit, il faut savoir le cueillir.»

La forêt d’Isabelle, lieu de guérison

Agronome de formation, Isabelle Dubé était une personne dévouée à l’environnement. Elle a entre autres aidé son père à développer une méthode de culture de la tomate paysanne dans la ferme familiale, sans aucun pesticide. Sur la propriété, elle avait aussi «son arbre» : un érable bicentenaire. «Il était tellement gros qu’à trois on ne pouvait pas en faire le tour», souligne Lucien Dubé. C’était son symbole, depuis toute jeune.

Quatre mois après la tragédie, à l’automne 2005, Lucien Dubé et son fils Félix-Antoine décident de créer un mémorial, à l’image d’Isabelle. Avec une quinzaine d’employés de la ferme, ils vont unir leurs efforts pour planter une forêt complète de 13 000 arbres en un peu plus de trois semaines. 

À vol d’oiseau, on peut y lire le nom d’Isabelle et la date du drame, accompagnée d’une croix. L’octogénaire montre avec fierté les photos aériennes de la forêt. «Vous avez remarqué comment c’est droit? montre-t-il du doigt. Les arbres sont alignés parfaitement.» Au mois d’octobre, les érables deviennent rouges et le nom d’Isabelle ressort plus vivement. «Mais le plus beau c’est en hiver» tient à préciser M. Dubé, car les conifères restent verts au contraire des feuillus. 

Les arbres qui peuplent le mémorial n’ont pas été choisis au hasard. «Le pin blanc est une espèce qui peut vivre un millénaire, il représente l’endurance, la ténacité. Le chêne est un arbre noble et l’érable à sucre est un symbole du Québec. C’est une forêt qui correspond entièrement aux valeurs humaines d’Isabelle», confie Lucien Dubé, la voix remplie d’émotion, et ses yeux bleus-ciel embués.

Depuis le ciel et sur la terre, la mémoire d’Isabelle est toujours bien présente. «Pour moi ça a été une façon de guérir», confie son père. «J’ai mis mon énergie dans deux événements, la cérémonie et la forêt, pour me libérer.» Quinze ans après, il se dit aujourd’hui en paix. «Toute épreuve porte un fruit, il faut savoir le cueillir.»

La mémoire d’Isabelle perdure aussi dans les localités qu’elle a touchées. La ville de Canmore lui a dédié une murale commémorative et le pavillon des loisirs à Cap-Saint-Ignace porte aujourd’hui son nom.

Négligences

Pour Lucien Dubé, ce qui est arrivé à sa fille reste une suite tragique de négligences. Le grizzly avait été relocalisé la semaine précédente par des agents de la faune, pour l’éloigner de Canmore. Il a été identifié pour suivre ses mouvements, mais son retour aux abords de la ville n’a pas été signalé. Le matin du 5 juin, les employés d’un golf auraient fait fuir le grizzly en l’effrayant, plutôt que d’alerter les autorités concernées, selon le père. «Je ne peux pas dire que j’en veux à qui que ce soit, dit-il. C’est passé. Les gens qui font leur vie sans erreur, il n’y en a pas beaucoup. L’erreur est humaine.»

Le gouvernement albertain n’a pas été poursuivi pour négligence, mais a versé un montant non divulgué au mari et à la fille d’Isabelle. Une commission a aussi émis des recommandations pour éviter qu’un tel drame ne se reproduise.