Lettre aux enfants noirs que j’aime et que je côtoie

POINT DE VUE / Mes chers neveux, depuis quelques jours, je pense souvent à vous. Vous devenez de jeunes hommes noirs intelligents et sensibles. Je repense à vous, quand vous étiez des enfants curieux. Je vous imagine, quand vous serez de magnifiques adultes et des membres actifs de notre société. 

Je vous écris, ainsi qu’à tous les enfants noirs que j’aime et que je côtoie, pour vous partager mes plus sincères excuses. Je suis tellement désolée qu’il ait fallu le meurtre de George Floyd pour que mon monde arrête brusquement de tourner. Je vous avoue qu’avant cela, mon monde tournait déjà à l’envers. En tant que femme noire vivant au Québec, on l’avait brassé à plusieurs reprises, mon monde. 

Quand j’étais à la garderie, et que les enfants riaient de moi parce que j’étais «sale». 

Quand j’étais au cégep, et que mon patron m’a dit que je n’irais surement jamais à l’université parce que les noirs sont moins intelligents que les blancs. 

Quand, pour la première fois, un inconnu a touché mes cheveux dans un lieu public, sans me demander la permission, parce que leur texture ressemblait à celle de la laine de mouton. 

Ou quand, pour la première fois, on m’a dit de «retourner dans mon pays». 

Pour moi, ce n’était que des exemples banals de la réalité de nombreux membres de minorités visibles en Occident. J’ai appris à composer avec ces incidents en silence et à accepter que mon monde tournerait toujours à l’envers. 

Un jour, vos parents vous ont appris à interagir avec les policiers. Vous étiez encore à l’école primaire, mais les règles sont tellement simples que même de jeunes enfants peuvent les comprendre. Voici la version courte de ces astuces. 

1. Tu gardes ton calme. Peu importe ce que le policier dit ou fait. Tu-gardes-ton-calme. 

2. Tu es poli. Peu importe ce que le policier dit ou fait. Tu-es-poli. 

3. Tu avertis le policier avant de faire un mouvement. Peu importe ce que le policier dit ou fait. Tu-ne-fais-pas-de-mouvements-brusques. 

4. Tu fais tout ce qui t’es demandé. Peu importe ce que le policier dit ou fait. Tu-fais-tout-ce-que-le-policier-te-demande. 

Je savais que tous les enfants noirs avaient cette discussion avec leurs parents. J’ai décidé de ne pas faire de vagues. D’accepter de vivre dans un monde où certains enfants devaient apprendre à ne pas se faire brutaliser par la police pendant que d’autres enfants apprennent à composer le 911 pour demander de l’aide. 

George Floyd a suivi toutes les instructions à la lettre. 

1. Il a gardé son calme. 

2. Il est resté poli. 

3. Il n’a pas fait de mouvement brusque. 

4. Il a fait ce qui lui était demandé. 

5. Il est mort. 

Naïvement je pensais que si vous suiviez les instructions vous seriez en sécurité. Quand j’ai regardé la vidéo de l’assassinat de George Floyd mon monde a arrêté de tourner parce que j’ai compris que c’était faux. Je m’en veux parce qu’il a fallu que trop de noirs soient victimes de brutalité policière et soient assassinés pour que mon monde s’écroule. Mon monde aurait dû s’écouler à la seconde où j’ai été assez vieille pour comprendre que j’étais traitée différemment de mes amies blanches. Il aurait surtout dû s’écrouler quand j’ai compris qu’en tant que jeunes hommes noirs vous seriez traités avec encore plus de mépris que moi.

Je tiens donc à m’excuser. Je vous promets que la prochaine fois que quiconque posera un geste raciste, je n’essaierai pas d’épargner SA sensibilité. Je lutterai pour préserver la VÔTRE. 

Je vous aime 

Une tante qui promet de ne plus jamais rester silencieuse