La Gatinoise Marijana Toma a ramené un violon de la guerre en Bosnie. Il s'agit du seul souvenir qu'il lui reste de son père Vilmos.

Le violon de Vilmos

Les objets peuplent nos vies et nos maisons. On les garde souvent par utilité, parfois par attachement sentimental. En ce début d’année, les journaux du Groupe Capitales Médias vous présentent des gens à travers un objet fort en symbole, en souvenirs et en émotions.

Est-ce que les réfugiés, en fuyant la guerre, transportent dans leurs bagages un objet important pour eux? Je veux dire, autre chose que l’essentiel, autre chose que des vêtements, de l’argent et une brosse à dents?

La Gatinoise Marijana Toma a ramené un violon de la guerre en Bosnie. Un vieux violon au vernis patiné par le temps, qu’un éclat de grenade a percé d’un trou noir et sinistre.

Au dos de l’instrument, une mystérieuse inscription a été grossièrement gravée dans le bois: Irena.

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Ce violon, c’est le seul souvenir qu’il lui reste de son père Vilmos, en sus de quelques photographies en noir et blanc. Son père y apparaît dans toute la splendeur de sa jeunesse. Un beau gosse au regard perçant et aux lèvres charnues, revêtu d’un uniforme militaire. Sur certaines photos, il arbore le fameux violon qui l’accompagnait lors de ses tournées en ex-Yougoslavie.

«Mon père était un musicien professionnel, raconte Marijana en couvant du regard le précieux violon posé sur la table du salon. Vilmos jouait dans un orchestre de l’armée. Il a fondé des écoles de musique en voyageant d’une ville à l’autre.»

Sur son instrument, qui a survécu à une des guerres les plus meurtrières de la fin du XXe siècle, Vilmos jouait des mélodies populaires au temps du communisme. Il composait aussi des chansons en hongrois dont il transcrivait soigneusement les paroles et les notes dans un petit cahier.

Vilmos était un soldat, mais il n’est pas mort à la guerre. C’est la leucémie qui l’a emporté alors que Marijana n’avait que 6 ans. Sa mère, Anna, a conservé le violon dans ses affaires, à Sarajevo, avec le petit cahier de notes écrites à la main par Vilmos.

Le violon s’y trouvait toujours lorsque la guerre a éclaté. Quand une grenade a fait sauter tout un mur de l’édifice, l’instrument s’est retrouvé sur le chemin d’un éclat. Le petit bout de métal acéré a transpercé l’étui, puis la partie supérieure du violon. La mère de Marijana, qui s’était réfugiée au sous-sol, n’a pas été blessée.

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À l’époque, Marijana et son mari Bato Redzovic étaient déjà au Canada. Ils avaient fui Sarajevo en proie à l’anarchie totale. La ville était encerclée. Il n’y avait plus d’eau courante, plus d’électricité, presque plus rien à manger. À la manière de gangs de rue, différentes factions armées prenaient le contrôle des quartiers. Bato et Marijana s’étaient fait confisquer leur logement.

«Des étrangers arrivaient, prenaient ton appartement et restaient dedans, raconte Bato. Nous, c’est une femme qui est arrivée chez nous avec son mari et son enfant. Il n’y avait plus de gouvernement, plus de loi. Celui qui avait le fusil faisait la loi».

Le couple avait fui Sarajevo avec un minimum de bagages. Quand ils sont retournés à leur appartement après la guerre, en 1997, il ne restait plus rien de leur ancienne vie. Tout avait été pillé. Les meubles, les albums photos, les souvenirs, tout.

Enfin, presque tout. Il restait le violon de Vilmos. Un objet important pour Marijana. Le souvenir d’un père qu’elle a peu connu. Un rappel du Sarajevo rayonnant qui a accueilli les Jeux olympiques d’hiver, en 1984. Un souvenir heureux transpercé par la violence de la guerre.

L’instrument n’a pas été touché depuis l’explosion. Il lui manque toujours une corde. Des petits copeaux de bois reposent au fond de l’étui: des restes du mur pulvérisé par la grenade.

Si ce violon pouvait parler, il aurait sûrement de fabuleuses histoires à raconter. Il a conservé une aura de mystère. Saura-t-on jamais qui est cette mystérieuse Irena, dont le nom est gravé au dos du violon?