La Société québécoise du cannabis a ouvert ses portes aux médias, mardi, à Montréal.

Le défi de la Société du cannabis: rivaliser avec le marché noir [VIDÉO]

MONTRÉAL — À quelques heures du coup d’envoi, la Société québécoise du cannabis (SQDC) a ouvert ses portes aux médias, mardi, à Montréal. Résultat : le défi sera de taille pour la nouvelle société d’État pour rivaliser avec le marché noir.

Après un petit tour d’horizon des présentoirs, on constate rapidement qu’il y a seulement une poignée de produits – un ou deux – sous la barre des 6$ le gramme, soit 5,25$. La majorité se détaille entre 7$ et 10$ le gramme.

Selon des données de Statistique Canada, le prix d’un gramme de cannabis sur le marché noir est actuellement de 5,82$ au Québec.

«Il faudra s’adapter au marché qui va émerger. Si la question des prix devient une barrière à l’entrée, on va s’ajuster», promet le pdg de la Société des alcools du Québec (SAQ), Alain Brunet, qui estime que son organisation pourra enlever 30% des parts du marché noir. 

Dès mercredi 10h, environ 110 produits seront disponibles dans douze succursales de la SQDC à travers la province, dont des fleurs de cannabis séchées, de l’huile, des gélules, des atomiseurs oraux, du pot moulu et des joints préroulés. 

On retrouvera aussi plusieurs variétés de marijuana, comme Sativa, Indica ou Hybride ainsi que différents accessoires pour la consommation, comme du papier à rouler, des égreneuses et des briquets.

Le consommateur devra débourser entre 39$ et 83$ (avec taxes) pour acheter de l’huile et entre 10$ et 26$ pour des joints préroulés. Précisons que les prix varient en fonction du nombre de grammes et de la qualité du produit. 

Pour les fleurs séchées, le coût oscillera entre 9$ et 151$, pour les gélules, entre 21$ et 45$ et pour les atomiseurs oraux, entre 57$ et 106$. La majorité des produits seront offerts dans un format de 3,5 grammes. Aucun produit ne sera par ailleurs vendu en vrac.

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Selon le professeur en psychoéducation à l’Université de Montréal, Jean-Sébastien Fallu, la SQDC devra batailler fort afin de concurrencer le marché noir.

«Les prix ne sont pas élevés pour les gens qui achètent au gramme, mais ils sont élevés pour les gens qui achètent à l’once. Un bon tiers des consommateurs sont responsables d’environ 80% des achats. Au départ, la majorité des gros consommateurs, autre que par curiosité, devraient demeurer dans le marché illégal», a avancé M. Fallu, quelques minutes avant que des responsables de la SQDC lui demande de quitter la conférence de presse, soulignant qu’elle était réservée seulement aux médias. D’autres organisations étaient aussi présentes.

Mercredi, le site Web de la nouvelle entité – qui ressemble beaucoup à celui de la SAQ - sera également lancé. La SQDC chiffre à 4000 le nombre de transactions qu’elle prévoit réaliser par jour. Mardi, elle n’était pas encore en mesure de fournir l’heure où la page Web sera activée. Les clients y retrouveront les mêmes produits qu’en succursale.

Un aperçu des prix

«La première journée, c’est un peu un inconnu pour tout le monde. Nous avons prévu beaucoup de conseillers, entre 10 et 15 par magasin. Nous nous sommes préparés à l’effet qu’il pourrait y avoir beaucoup d’affluence», affirme M. Brunet.

Le Canada deviendra seulement le deuxième pays au monde après l’Uruguay à légaliser le cannabis à usage récréatif. 

Lors d’une récente entrevue avec Le Soleil, le patron de la SAQ indiquait que le défi de cette nouvelle industrie pourrait s’avérer l’approvisionnement en marijuana. Selon ses calculs, la SQDC devrait recevoir entre «60% et 70%» des commandes prévues par mois. Il anticipe déjà des ruptures de stock.

La nouvelle société d’État, dont le président sera nommé au cours des prochaines semaines, prévoit écouler au moins 58 000 kilogrammes de cannabis à sa première année d’existence.

Parmi les autres annonces d’ouvertures de succursales qui devraient être réalisées au cours des prochains mois, la direction a des plans pour Saguenay, Gatineau et Sherbrooke.

D’ici 2021, la SQDC souhaite posséder un réseau de vente de 100 à 150 succursales. 

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«TOLÉRANCE ZÉRO»

À l’aube de la légalisation de la marijuana, plusieurs entreprises du Québec ont transmis au cours des derniers jours à leurs employés un nouveau code de conduite. C’est notamment le cas du Mouvement Desjardins et du groupe Canam.

La Société québécoise du cannabis a ouvert ses portes aux médias, mardi, dans une succursale de Montréal

Chez Canam, qui emploie 4700 paires de bras sur la planète, la direction a adopté «la tolérance zéro» pour sa politique en matière d’alcool et de drogues, peut-on lire dans des documents de l’entreprise beauceronne. Les membres du personnel ainsi que les sous-traitants devront respecter cette politique.

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Il sera notamment interdit de se présenter sur les lieux de travail avec de l’alcool, de la drogue ou des médicaments. L’entreprise souligne aussi dans sa missive aux travailleurs qu’elle se réserve le droit de faire passer des tests de dépistage.

«L’employé est tenu d’informer son employeur s’il a des raisons de croire que ses facultés peuvent être affaiblies pour tout motif, incluant la prise d’une drogue légale, la prise d’un médicament dûment prescrit par un médecin ou la prise d’un médicament en vente libre. Un traitement au cas par cas sera appliqué le cas échéant», indique la direction. «À ce titre, l’employé a la responsabilité de s’informer des effets possibles sur sa capacité ou son aptitude à travailler», poursuit-elle. 

Des mesures disciplinaires pourraient être appliquées, comme un congédiement, et ce, même pour une première offense.

Aperçu des produits offerts par la Société québécoise du cannabis dans une succursale de Montréal

Chez Desjardins, qui compte plus de 47 000 employés, un communiqué a été transmis à l’interne. 

Selon un sondage réalisé par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante encore 54 % des propriétaires de PME du Québec s’inquiètent des impacts négatifs que pourrait avoir la légalisation du cannabis dans leur entreprise.

«Même si nous savons que les travailleurs qui risquent de se présenter en état d’intoxication au travail demeureront minoritaires, la gestion de la consommation et de l’intoxication sur les lieux de travail représente un défi pour les PME», indique Martine Hébert, vice-présidente principale de la FCEI. 

«Beaucoup de questions se posent sur ce que les lois du travail et la réglementation tant provinciales que municipales prévoient. Les PME se retrouvent avec cette patate chaude dans les mains, alors qu’elles n’ont pas de département de ressources humaines ni de contentieux juridique pour les accompagner dans la gestion de ces nouveaux enjeux. [...] Les employeurs sont quand même responsables d’offrir un lieu de travail sécuritaire et, à date, peu d’outils ont été mis à leur disposition par les gouvernements pour les aider», poursuit-elle. 

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«UN LABORATOIRE» POUR LA PLANÈTE

Des médias européens et des organisations en provenance de la France, de l’Allemagne et de l’Italie, ont participé mardi à la conférence de presse en prévision de l’ouverture des premières succursales de la Société québécoise du cannabis (SQDC).

Le journaliste François Malye, du magazine d’actualité Le Point, est débarqué au Québec la semaine dernière pour couvrir cet événement. Tout comme KShoo, président du Collectif d’information et de recherche cannabique (CIRC). Une organisation qui se bat pour la décriminalisation du cannabis en France.

«Le système de santé canadien est très respecté en France lorsqu’on fait des comparaisons à l’international. C’est très intéressant de voir comment, entre le bénéfice et le risque, un gouvernement a organisé une distribution et une commercialisation d’un produit qui est totalement interdit en France», note M. Malye. «C’est très courageux. C’est un problème qui existe depuis plusieurs décennies. On laissait prospérer un marché noir avec tout ce que cela comporte. Il faut bien le dire, c’est comme l’alcool et le tabac. Là, la criminalité devrait prendre un sacré coup dans la figure. Le Canada sera un formidable laboratoire, d’autant plus que les législations sont différentes d’une province à l’autre. Cela va donner du grain à moudre à tous ceux qui tentent de changer leur politique», poursuit-il.

Selon KShoo, il serait surprenant que la SQDC parvienne à concurrencer le marché noir.

«On suit le dossier depuis longtemps, car c’est un événement historique. Nous sommes très déçus, nous avons l’impression d’être dans un système cryptoprohibitionniste. C’est un manque de convivialité autour du cannabis. Cela va poser des problèmes pour lutter contre le marché noir», avance-t-il. «Personnellement, j’ai l’impression lorsque je rentre dans les succursales de la SQDC d’être traité comme une personne malade. De me trouver dans une pharmacie. Ce n’est pas très encouragent. Les prix sont aussi élevés, le marché noir va toujours pouvoir lutter contre cela», ajoute-t-il.

Ce dernier est d’avis que la meilleure solution pour combattre le marché noir aurait été que des associations ou des entreprises privées gèrent le marché du cannabis récréatif. Il déplore «le manque de marge de manœuvre».