Depuis 35 ans, Lyse et Richard Lalonde gardent précieusement le tableau peint par Muriel Millard sur lequel figure leur fils Marc-André aujourd’hui décédé.

La main de grand-papa

Les objets peuplent nos vies et nos maisons. On les garde souvent par utilité, parfois par attachement sentimental. En ce début d’année, les journaux du Groupe Capitales Médias vous présentent des gens à travers un objet fort en symbole, en souvenirs et en émotions.

La photo était formidable. Émouvante et touchante par sa simplicité.

Un petit garçon d’à peine un an qui tient la main de son grand-père. On ne voit pas le vieil homme sur la photo, seulement sa main. Cette vieille main qui a traversé les années, les bonheurs et les tourmentes. Une alliance à son annulaire, témoin des décennies d’amour et de fidélité de cet homme envers celle qui a toujours été à ses côtés.

Le grand-papa, on le voit dans le sourire et les yeux de l’enfant. Dans ces grands yeux remplis d’amour, d’innocence, d’affection et de joie, et levés vers celui qui lui tient la main.

Non, on ne voit pas le grand-père dans cette photo. Mais son âme brille dans les yeux de son petit-fils.

Jocelyne la trouvait magnifique, cette photo laminée et accrochée à un mur de la Basilique Notre-Dame de Montréal. Et Jocelyne la voulait. Sans y penser deux fois, elle l’a décrochée du mur et elle l’a enfouie dans son sac à dos, quitte à devoir réciter trois Notre Père et quatre Je vous salue Marie si elle se faisait prendre par Monsieur le curé.

Arrivée à la maison, Jocelyne retire la photo de son sac, la montre à sa mère et lui dit : « Maman, regarde cette photo. Tu dois la peindre ». Sa mère a aussi le coup de foudre pour cette photo et elle acquiesce. Elle la peindra.

Cette « maman », c’est la regrettée Muriel Millard, la reine du music-hall. C’était en 1982 et Mme Millard avait alors quitté la scène et troqué le micro pour le pinceau afin de consacrer sa carrière à la peinture. Ses œuvres étaient d’ailleurs très populaires, comme elles le sont toujours.

Mais qui était ce petit bonhomme sur la photo ? Et qu’est-il advenu de ce tableau peint par Mme Millard à la demande de sa fille ?

Reculons en 1981, en Outaouais.

Roger Lalonde est photographe professionnel. À l’été 1981, la Conférence des évêques catholiques du Canada lui demande de prendre des photos pour illustrer une campagne ayant comme slogan : La foi, ça se vit d’abord en famille. Certaines photos captées par M. Lalonde allaient être affichées dans toutes les églises catholiques au pays.

Cet été-là, le photographe Lalonde se rend à une pourvoirie en Outaouais où son père a loué un chalet pour toute la famille. Il capte alors quelques clichés de son neveu âgé d’un an, Marc-André, le fils de son frère Richard Lalonde et de son épouse, Lyse.

« C’est à ce chalet que mon frère Roger a pris la photo de notre fils Marc-André tenant la main de son grand-père, dit Richard Lalonde. Ce que nous ne savions pas, c’est que cette photo allait être affichée dans toutes les églises du Canada. Mon père, qui a quitté ce monde il y a quelques années, disait souvent en riant qu’il était une vedette grâce à cette photo. »

« Moi, j’aimais tellement cette photo, ajoute Lyse, que je l’ai apportée à mon travail, à un cabinet de dentistes de Gatineau, et je l’ai accrochée à un mur de la salle des secrétaires. J’en étais tellement fière. »

Deux ans plus tard, au printemps 1983, Lyse Lalonde est à son travail lorsqu’une collègue prénommée Lucie lui demande si elle veut l’accompagner à une exposition de la grande Muriel Millard qui se tient à la galerie Montcalm, à la Maison du citoyen de Gatineau. « Je ne peux malheureusement pas, lui répond Lyne. Mais j’aimerais vraiment ça. Les œuvres de Mme Millard sont si belles. »

Ce soir-là, le téléphone chez Richard et Lyse sonne. C’est Lucie au bout du fil.

« Lyse, tu ne le croiras pas, mais Muriel Millard a peint Marc-André ! La peinture est ici, dans son exposition. »

« Je n’en croyais pas mes oreilles, se souvient Lyse Lalonde. Comment Muriel Millard aurait-elle pu peindre mon fils ? Et pourquoi!? Mais la description de la toile que me donnait ma collègue au bout du fil était tellement convaincante qu’il me la fallait. À tout prix. »


«  Ce tableau ne devrait plus être ici aujourd’hui. Il devrait être chez notre fils, Marc-André. Le fait demeure qu’il a encore plus de valeur à nos yeux depuis que Marc-André est parti.  »
Richard Lalonde

Mais le lendemain matin, l’exposition des œuvres de Mme Millard avait déjà quitté Gatineau. Lyse Lalonde a cependant réussi à joindre la fille de Muriel Millard, à Montréal. Et celle-ci a accepté de revenir en Outaouais pour remettre à ce couple le tableau de leur fils peint par sa mère.

Depuis 35 ans, cette toile authentifiée par Muriel Millard décore le salon de la maison des Lalonde à Gatineau.

« Ce tableau ne devrait plus être ici aujourd’hui, dit M. Lalonde. Il devrait être chez notre fils, Marc-André. Le fait demeure qu’il a encore plus de valeur à nos yeux depuis que Marc-André est parti. »

Leur fils était atteint de schizophrénie. Une maladie qui a été amplifiée par sa consommation régulière de cannabis, croient ses parents. Le 13 août 2010, Marc-André s’est enlevé la vie. Il n’avait que 30 ans.

« Marc-André ne voulait pas admettre qu’il était malade, dit son père. Jusqu’à l’âge de 30 ans, il pensait qu’il jouait simplement de malchance. »

« Marc-André était un enfant heureux, renchérit sa mère. Il était un rayon de soleil qui ne semait que du bonheur. Mais du moment où il a commencé à consommer du cannabis, on a vu les changements chez lui. Il a tellement combattu pour se libérer de sa souffrance. Marc-André voulait juste vivre normalement, avoir une épouse, des enfants, une maison. Tout ce que les jeunes veulent, il le souhaitait aussi. Il se répétait souvent : ‘Je suis donc pas chanceux’.

«En août 2010, reprend M. Lalonde, lorsqu’il a enfin réalisé qu’il était malade, il a décidé de poser le geste. Je pense que Marc-André a voulu reprendre le contrôle de sa vie. Et la seule façon qu’il a trouvée de le faire, c’est en s’enlevant la vie», laisse-t-il tomber en tournant ses yeux plein de larmes vers le tableau posé au mur.

Ce tableau qui leur rappelle de si beaux et de si doux souvenirs. Ce tableau qui leur rappelle aussi le jour où leur cœur a été brisé à tout jamais. Ce tableau qui les console en sachant que Marc-André n’est pas seul de l’autre côté, quelqu’un qu’il aime tant est avec lui.

Quelqu’un pour lui reprendre la main.

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