Quelque 325 bateaux ont pris le large, samedi, pour la mise à l'eau de leurs cages.
Quelque 325 bateaux ont pris le large, samedi, pour la mise à l'eau de leurs cages.

Îles-de-la-Madeleine: un départ inusité pour la pêche au homard

Johanne Fournier
Johanne Fournier
Collaboration spéciale
Pour la première fois de ses 145 ans d'histoire, la mise à l'eau des cages, qui marque le début de la pêche au homard aux Îles-de-la-Madeleine, s'est déroulée d'une façon inusitée. À 5h du matin samedi, en raison des risques de propagation de la COVID-19, les quais où se rassemblaient traditionnellement des milliers de personnes pour assister au grand départ des 325 bateaux, étaient déserts. Pas de festivités, pas de feux d'artifice. Pour ajouter au caractère singulier de l'événement, un bateau a sombré avant le grand départ.

Au plus important port de l'archipel, soit celui de Grande-Entrée, les capitaines ont mis les gaz, une fois le signal donné. Comme d'habitude, la scène a donné lieu a un impressionnant ballet de navires chargés à bloc filant tout droit vers le large pour aller y déposer leurs casiers. Le temps étant clément, la sortie s'annonçait sécuritaire. 

Pour encourager les pêcheurs, quelques familles et amis ont observé la scène au loin, tout en respectant les règles de distanciation physique. Les autres ont assisté au départ des navires diffusé en direct sur la page Facebook de «La mer sur un plateau», en collaboration avec la radio des Îles, CFIM. Les équipages retourneront dans le golfe lundi afin de récupérer leurs premières prises.

Activités numériques 


La veille, l'activité «Le Rendez-vous des travailleurs de la mer» a été présentée en direct à la radio avec le porte-parole de l'événement, Boucar Diouf, et le plongeur bien connu Mario Cyr. Par la suite, la traditionnelle couronne de fleurs a été lancée à la mer. Ce geste symbolique, à la mémoire des marins disparus en mer, est très important pour la communauté maritime des Îles-de-la-Madeleine. La messe des travailleurs de la mer a ensuite été diffusée sur les ondes de CFIM. Ce moment de recueillement a été l'occasion de souligner l'ajout de six nouveaux capitaines. 

Aussi, pour immortaliser la 145e mise à l'eau des cages, le comité organisateur a lancé un concours de photo pour les pêcheurs et les aides-pêcheurs. L'événement organisé chaque année autour de la mise à l'eau des cages vise également à mettre en valeur les traditions de pêche, dont les pratiques artisanales se perpétuent au gré des avancées technologiques.

Boucar Diouf, porte-parole

Le porte-parole ou «l'invité à la vigie» qui, à cause des circonstances, a assuré une présence virtuelle, estime que la mise à l'eau des cages est «un rituel de communion entre les pêcheurs et notre mer nourricière». 

«Pourquoi ne pas profiter de l'occasion pour consommer le homard du Québec?, interroge Boucar Diouf dans une vidéo diffusée sur la page Facebook de l'événement, placé sous le thème «Tous dans le même bateau». Pourquoi, tant qu'à choisir le homard, de ne pas prendre le meilleur, soit celui des Îles-de-la-Madeleine? C'est une belle façon d'encourager une industrie qui est victime indirectement, comme beaucoup d'autres, du virus. Consommons le homard du Québec!»

Naufrage

Au début de la nuit de samedi, au moment où les homardiers se préparaient à partir en mer, un bateau a coulé à quai. Personne n'a été blessé. L'entraide madelinienne n'a pas tardé pour renflouer le navire et pour récupérer les casiers. «Il y avait une vingtaine de gars qui aidaient à remorquer le bateau», témoigne le maire des Îles-de-la-Madeleine, Jonathan Lapierre. Mario Cyr a plongé pour participer aux manœuvres. «[…] Ils ont sorti toutes les cages du bateau, continue M. Lapierre. Il y a quelqu'un qui a prêté un bateau pour qu'il puisse, lui aussi, mettre ses cages à la mer. Ce sont vraiment de beaux gestes!» La cause du naufrage est inconnue pour le moment. «J'imagine que c'est probablement un bête accident», croit l'élu. 

Au début de la nuit de samedi, au moment où les homardiers se préparaient à partir en mer, un bateau a coulé à quai.

Le porte-parole de l'événement en 2017, Vincent Graton, a publié ce qu'il a appelé «petite métaphore en temps de pandémie» sur sa page Facebook personnelle. «Robert St-Onge m'appelle pour me dire que le bateau de mon ami Normand Deraspe vient de couler. Il est O.K. Émotion au bout du fil. Puis, Robert me dit qu'on est à repêcher ses cages à homard pour peut-être les distribuer aux autres pêcheurs. Autrement dit, pour sauver la pêche de mon chum. D'autres pêcheurs seraient prêts à porter ses cages. Paf! La force de la solidarité de nos amis des Îles, un peuple qui se dresse devant toutes les tempêtes. J'ai pensé à ce que nous traversons. Chacun pour soi ou ensemble? Si on choisit ensemble, jusqu'à quel point ensemble? Je suis prêt ou non à prendre un peu de tes cages pour les porter si tu ne peux pas. Belle métaphore, hein? […] Que cet esprit nous anime.»

Le lendemain, le comédien écrit: «[…] La communauté de Grande-Entrée a réussi à sortir les cages de mon ami de l'eau, on a trouvé un bateau à Normand et il est parti en mer. De la grande force humaine. Pourquoi je braille en écrivant ces mots? Parce que c'est comme ça qu'on fait un pays, qu'on marque le territoire de nos valeurs d'entraide et de solidarité. C'est à travers ça que nos enfants comprennent le sens à imposer pour la suite.»

Un maire à la mer

Comme chaque année, le maire des Îles a participé à l'ouverture de la saison à bord d'un homardier. Pour Jonathan Lapierre, l'ambiance n'était pas triste. «C'est différent. Les activités ont eu lieu de façon numérique, via l'Internet avec Zoom et via la radio. C'est beaucoup ça la mode, de ce temps-ci. Tout le monde a revu et réadapté sa façon de faire. Donc, la mise à l'eau n'a pas fait exception à la règle.»

L'ombre au tableau de cette saison est davantage l'inconnu auquel doivent faire face les pêcheurs de homard. Ils sont partis en mer sans connaître le prix qu'ils auront pour leur butin et sans savoir la façon dont réagiront les marchés. Malgré les incertitudes, les pêcheurs étaient heureux. «Ça leur faisait du bien de passer à autre chose, raconte le maire. La pêche, c'est la vie, la vitalité, le retour du printemps. La COVID était loin. Ça faisait du bien. On l'entendait partout!» Prendre le large, se retrouver au milieu de l'océan, n'est-ce pas là la plus belle image d'un déconfinement total? «Oh, que oui», répond Jonathan Lapierre.